08/01/2008

Le passé trouble du papa de Tintin

Plus encore en cette année du centenaire d’Hergé, peut-on rappeler que le papa de Tintin a été proche du fasciste Degrelle ? Et qu’il a dessiné dans Le Soir volé par les nazis ? Apparemment, non. L’écrivain Maxime Benoît-Jeannin l’a appris à ses dépens. Rencontre.

Marco Van Hees
07-03-2007

Tintin a-t-il eu un papa fasciste ?

Hergé, chef de file de la « ligne claire » en bande dessinée, avait-il une ligne politique claire ?

Maxime Benoît-Jeannin : « L'album L'étoile mystérieuse peut être considéré comme antisémite et proallemand. »


Maxime Benoît-Jeannin. Il faut se rappeler l’époque. Hergé naît en 1907. Très jeune, il travaille pour la presse catholique. Une presse militante, surtout dirigée contre le socialisme et le communisme. Ces milieux soutiennent le fascisme italien lorsque Mussolini arrive au pouvoir en Italie dans les années 20. A leurs yeux, Mussolini apparaît comme un rempart contre le communisme, alors très puissant dans ce pays. De plus, il signe en 1929 les accords du Latran, qui accordent au pape un État, le Vatican, et un statut de chef d’État.

L’abbé Wallez, qui dirige Le Vingtième siècle, journal catholique militant, est l’un de ces admirateurs du fascisme italien. Il a dans son bureau une photo de Mussolini qui lui est dédicacée : « Amico del fasicmo », ami du fascisme. C’est Wallez qui va prendre le jeune Hergé sous son aile et utiliser ses talents pour Le Petit Vingtième, le supplément jeunesse du journal. C’est là que paraît la première aventure de Tintin, dont sera tiré l’album anticommuniste Tintin au pays des soviets (lire ci-contre). Puis Tintin au Congo, dont on a suffisamment souligné le contenu raciste et colonialiste…

 

C’est aussi là qu’Hergé rencontre Léon Degrelle, qui, dans les années 30, dirigera le principal parti fasciste belge francophone, Rex…

Maxime Benoît-Jeannin. Degrelle est lui-même journaliste au Vingtième siècle. Germaine Kieckens, qui sera la première épouse d’Hergé, est alors la secrétaire de l’abbé Wallez et elle fréquente Léon Degrelle. A la fin de sa vie, celui-ci écrira d’ailleurs le livre Tintin mon copain, dans lequel il affirme que Tintin… c’est lui : il aurait servi de modèle au personnage. Pas certain. Pas impossible, non plus. Il y a certaines similitudes physiques (l’allure, la coiffure, les pantalons de golf) et Tintin est reporter comme Degrelle. Si Hergé a cherché un modèle autour de lui, ce pourrait être celui-là.

Ce qui sûr, par contre, c’est qu’Hergé est l’auteur de plusieurs dessins pour Degrelle et les rexistes dans les années 30. Il a dessiné les couvertures de deux ouvrages de Degrelle : Les grandes farces de Louvain (1930) et Histoire de la guerre scolaire (1932). Il a aussi conçu le logo de L’oasis, hebdomadaire rexiste.

A la même époque, il réalise la couverture de deux livres de Raymond De Becker, qui sous l’occupation allemande dirigera Le Soir nazi. L’un d’eux s’intitule Pour un ordre nouveau, [un terme qui désigne le projet politique des fascistes].

 

Durant l’occupation, le groupe résistant L’insoumis publie une « galerie des traîtres » reprenant les collaborateurs du Soir volé par les nazis. Y figure cette fiche sur Hergé.

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Peut-on dire qu’Hergé était fasciste ?

Maxime Benoît-Jeannin. Il était d’extrême droite, évidemment. Mais ce n’est pas un militant, pas un tribun. Il n’est pas membre d’un parti comme Rex, mais il baigne dans ces milieux, il y dessine… Hergé est quelqu’un qui suit de près l’actualité. Il sait très bien ce qu’il fait. En 1973, il confiera à un journaliste néerlandais qu’il a cru à l’ « ordre nouveau ».

Contacté par son ami De Becker, juste avant la guerre, il va par exemple participer au lancement de L’Ouest, que l’on peut définir comme un journal précollaborationniste. Nous sommes à une époque où les partisans d’Hitler défendent la paix [un affrontement avec la France et l’Angleterre apparaît prématuré à l’Allemagne nazie]. Dans ce contexte, Hergé dessine les aventures de Monsieur Bellum - guerre en latin - dont il fait un personnage lâche, laid et ridicule. On voit ce pro-français et antihitlérien se fâcher quand il entend à la radio les partisans d’une stricte neutralité de la Belgique.

L’expo Hergé organisée par le Centre Pompidou (Paris) au début de cette année montre une case où l’on voit l’inscription « Hitler est un fou » sur un mur. Certains y ont vu un signe d’antihitlérime. Que du contraire : si l’expo avait montré les cases qui précèdent, les visiteurs auraient vu que c’est cet imbécile de Monsieur Bellum qui a écrit la phrase. Dans un autre dessin, on voit Hitler (avec la croix gammée) prononçant un discours de paix, survolé par une colombe.

 

Anticommunisme, racisme, colonialisme, fascisme… Il nous faut encore aborder son rapport à l’antisémitisme.

Maxime Benoît-Jeannin. L’abbé Wallez est un antisémite primaire, c’est Hergé lui-même qui le dira. Or, on sait l’influence que le premier a sur le second. Mais dès 1925, c’est-à-dire avant qu’il ne dessine pour Le Vingtième siècle, Hergé réalise un dessin intitulé « Le Juif » pour le journal L’Effort. Il représente un personnage à longue barbe, dont les traits du visage sont extrêmement typés, ainsi que la position voûtée du corps. Il se frotte les mains, échafaudant on ne sait quel complot.

Hergé a cette vision caricaturale des juifs que l’on retrouvera dans plusieurs aventures de Tintin : un nez proéminent et un fort accent tudesque [d’origine germanique]. Mais il ne fera pas d’œuvre antisémite, du moins jusqu’à L’Etoile mystérieuse, qui peut être considérée comme une histoire antisémite et pro-allemande.

 

Cela nous amène aux années d’occupation…

Maxime Benoît-Jeannin. Lorsque l’occupant nazi ferme Le Vingtième siècle, jugé trop soumis à l’évêché de Malines, Hergé se retrouve sans emploi. De Becker, nommé rédacteur en chef du Soir volé par les nazis, va rapidement contacter Hergé pour qu’il collabore au lancement du supplément jeunesse de ce journal. Selon le même principe que Le Petit Vingtième. A cette différence que Le Soir nazi ne titre pas à 15 000, mais à 300 000 exemplaires. Et comme Tintin est également traduit dans la presse néerlandophone, cela fait 600 000 lecteurs. L’énorme popularité de Tintin doit beaucoup à cette période. Et pendant toute l’occupation, Hergé va continuer à publier les aventures de Tintin dans ce quotidien directement contrôlé par la Propaganda Abteilung [service de propagande nazie].

 

Sans en subir trop de conséquences à la libération…

Maxime Benoît-Jeannin. Il passera une seule nuit en prison. Pendant quelque temps, il est frappé d’interdiction professionnelle. Mais il est très vite complètement blanchi, recevant un… certificat de civisme, sans lequel il n’aurait plus pu travailler dans le domaine de l’édition.

 

Comment fait-il pour s’en sortir si bien ?

Maxime Benoît-Jeannin. D’une part, parce qu’à l’époque, la bande dessinée c’est pour les gosses. Elle n’a pas le statut qu’elle a aujourd’hui. C’est donc moins grave que les écrits ou les caricatures politiques de ses collègues du Soir volé. D’autre part, Hergé a de bonnes relations. Dont Raymond Leblanc, qui va jouer un rôle capital dans la troisième partie de sa carrière. C’est lui qui lance le journal Tintin avec Hergé. Lequel va d’ailleurs y engager ses anciens copains collabos.

 

Hergé a-t-il formulé des regrets quant à son passé ?

Maxime Benoît-Jeannin. Selon moi, non. Il vit l’épuration d’après guerre comme une oppression. Il se considère victime, pas coupable. Quand il dit « quelle horreur », c’est à propos de la libération et non de l’occupation qui lui garantissait 600 000 lecteurs et une vie confortable. Par la suite, son système de défense sera la dénégation. Il rejette les fautes sur les autres, sur l’abbé Wallez, sur De Becker. Il va se définir comme un « médium » : quelqu’un par lequel passent les idées des autres. Une manière de dire qu’il est innocent. Ceci dit, désormais, il va s’assagir politiquement. Dans le sens qu’il ne croit plus à grand-chose.

 

Vos ouvrages Le mythe Hergé et Les guerres d'Hergé vous ont valu des d’attaques…

Maxime Benoît-Jeannin. Surtout le documentaire que j’ai coréalisé pour la RTBF. Lequel, au départ, n'avait rien à voir avec Hergé. Il se fait que nous avons tourné dans le cimetière du Dieweg, lieu insolite de Bruxelles. Coïncidence : deux touristes nous ont apostrophé, cherchant la tombe d’Hergé, qui est inhumé dans ce cimetière. Je leur ai dit : « Vous savez que c’était un nazi. » Une phrase que l’on a repris dans la voix off du film. Après que celui-ci soit passé sur antenne, la veuve d’Hergé a fait pression sur la RTBF et le film a été interdit de fait. Alors qu’il bénéficiait au départ d’une bonne cote, il n’a jamais été vendu à une autre chaîne.

Comment expliquer que le passé d’Hergé soit tabou ?

Maxime Benoît-Jeannin. Cela rejoint l’histoire de Belgique. Pourquoi a-t-il fallu soixante ans pour que sorte aujourd’hui le rapport La Belgique docile, qui dévoile la collaboration entre les autorités belges et l’occupant nazi ?

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Tintin au pays des Soviets

C’est la première aventure de Tintin (1929), publiée dans le supplément jeunesse du Vingtième siècle, qui vise à faire des jeunes lecteurs de bons petits catholiques en les détournant de la mauvaise voie, le communisme. L’abbé Wallez, rédacteur en chef, souffle l’histoire à Hergé. Tintin part en Union soviétique et découvre, pêle-mêle, que Lénine, Trotski et Staline sont des voleurs, qu’on pratique la torture, qu’on fait voter les électeurs sous la menace d’un revolver, que les usines ne sont que des paravents derrière lesquels on fait sortir de la fumée. Bref, de la propagande servie à la grosse louche aux petites têtes blondes.

 

Tintin en Amérique

En 1932, Tintin revient à peine du Congo qu’il repart pour les Etats-Unis. L’image qui en est donnée est extrêmement négative, même si on atteint pas le niveau de Tintin au pays des Soviets. A tous les coins de rue, le petit reporter manque de se faire supprimer par les gangsters qui règnent sur cet état corrompu. A cette époque, les fascistes, qui veulent se donner une image sociale (le parti d’Hitler est national-socialiste), renvoient dos à dos le communisme bolchevique et le capitalisme sauvage nord-américain.

De plus, faisant le lien avec l'album précédent, Tintin au Congo, Hergé se fait le défenseur du colonialisme belge  : son héros empêche Al Capone de s'emparer des diamants du Congo. Ils sont chasse gardée de la Belgique.

 

L’étoile mystérieuse

Cette aventure de Tintin paraît dans Le Soir nazi d’octobre 1941 à mai 1942. C’est-à-dire, constate Maxime Benoît-Jeannin, au moment où sont publiées en Belgique les lois antijuives les plus répressives. Tandis qu’une étoile apparaît dans le ciel, un prophète annonce la fin du monde. Devant le magasin Lévy, deux juifs se frottent les mains car, grâce à cette catastrophe, ils ne devront pas payer leurs dettes (cette scène disparaîtra dans l’album).

Deux expéditions se livrent une véritable « guerre » pour arriver en premier à l’endroit où est tombé le météorite. Le navire commandé par le capitaine Haddock comprend un Allemand et des ressortissants de pays neutres ou alliés de l’Allemagne. L’autre porte un drapeau américain. Cette rivalité symbolise assez clairement la Deuxième guerre mondiale. Et Tintin a choisi son camp. D’autant que l’expédition américaine est financée par le banquier juif Blumenstein. Dans les versions ultérieures, Blumenstein perd son nom (mais garde son nez proéminent) et devient Bohlwinkel, tandis que le pavillon américain est remplacé par celui d’un pays imaginaire. Surprenant, aussi : le fait de mettre une étoile dans le titre de l’album, à une époque où les juifs doivent en porter une sur leur veste…

 

Au pays de l’or noir

Hergé commence à publier cette histoire en 1939 dans Le Petit Vingtième. Avec l’occupation, il l’interrompt et passe à d’autres aventures qui sortent dans Le Soir nazi. L’or noir aborde la question de l’émigration juive vers la Palestine, alors occupée par les Anglais. Certains y voient une aventure plutôt favorable aux juifs. Maxime Benoît-Jeannin n’en est pas convaincu. Il rappelle qu’à cette époque, certains antisémites criaient « Les juifs en Palestine », estimant que la destination importait peu, pourvu qu’ils partent. Hergé ne reprendra cette histoire que bien plus tard : l’album sort en 1950. Et toute référence à la Palestine y a disparu, remplacée par une guerre pour le pétrole en Arabie.

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Cet article est autocensuré

Rassurez-vous : rien de ce qui est écrit ici n’a fait l’objet d’une censure. Mais comment évoquer l’œuvre d’un dessinateur sans publier le moindre de ses dessins ? Surtout sachant que certaines cases d’Hergé sont très révélatrices de ses idées politiques. Légalement, le droit de citation nous permet de « citer » certaines illustrations au même titre qu’une partie de texte, sans devoir obtenir l’autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit.

Il se fait que la veuve d’Hergé et son époux, Fanny Vlamynck et Nick Rodwell, ont la réputation, suffisamment confirmée, d’avoir la gâchette judiciaire extrêmement sensible. Et même dans son droit, la rédaction n’a pas voulu prendre le risque d’un procès qui invoquerait les droits d’auteur pour s’en prendre en réalité à la liberté d’expression.

La succession d’Hergé est une grosse et juteuse affaire. A ce jour, plus de 200 millions d’albums du dessinateur (principalement Tintin) ont été vendus dans le monde. L’empire du couple Rodwell est axé sur deux pôles : l’asbl Fondation Hergé, qui organise des expositions, et la société anonyme Moulinsart, qui gère les nombreux produits dérivés. Les derniers comptes de la société (2005-2006) affichent un chiffre d’affaires de 17,3 millions d’euros. Le business de la ligne claire ne souffre pas que l’on évoque le sombre passé d’Hergé.

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A lire

Maxime Benoît-Jeannin, Les guerres d’Hergé, Ed. Aden, 254 pages, 20 euros.
En vente au PTB-shop, 02 50 40 112, www.solidaire.org/shop.

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18:32 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : courcelle, romain, histoire, belgique, politique, presse, silence, fascisme | |  Facebook | |  Imprimer | | |