17/10/2014

BELGIQUE: LE COURCELLES "TRIEU" DES ANNÉES FOLLES

 
Pour l' Histoire: LE COURCELLES "TRIEU" DES ANNÉES FOLLES:
 
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La Place du Trieu nous plaisait. Elle avait réussi à conserver ce petit air provincial qui lui allait si bien et peu d' entre nous, en 1920, se souvenaient encore qu' elle avait été, autrefois, bordée par une rangée de peupliers d' Italie. Quoiqu' à présent dénudée et recouverte d' une couche de cendrées, elle restait, à nos yeux, la plus belle de la région. N'avait-elle pas été la cour de récréation de nos jeunes années, l' aboutissement de nos promenades d' adolescent et, plus tard, sur le pas de notre porte, le plaisir d'une parlote entre voisins, dans la fraîcheur du soir ? Dieu merci, nos villages d' alors n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus: autant de parkings où l' on se côtoie sans se connaître, sans même parfois s' apercevoir !

Les vieux Courcellois s'en souviendront. Accroupis contre la façade de l'épicerie de Fernand Poquette ou sous la marquise du "Java", on y discutait, à longueur de soirées, de tout et de rien. Et quand on n' avait plus rien à se dire, les chiqueurs chiquaient et les autres mâchonnaient un brin d'aubepine. On improvisait une "partie de bouchon" dont l' enjeu consistait en une pile de "censes"
pendant que la marmaille fai­sait tournoyer des "chariguettes" ou rouler un "cerceau en bois". Et l' on aurait voulu que ce temps-là ne fût pas béni des dieux !

Pour un peu, le négoce lui-même se serait mis à rêver ! Des étalages pimpants qui sem­blaient perpétuer la saveur et la tradition de ces vieilles boutiques de la fin du 19ième siècle, au temps où elles s'appelaient toutes: "Ancienne Maison de confiance".­

Chez Fernand Poquette, par exemple, on y servait encore et toujours du sucre de pin et des petits pois "cassés" entreposés dans un casier de bois de pich'pin verni et qu' on vous pesait dans une balançoire à plateaux de cuivre et un rustique "satchof" de papier gris. On y débitait aussi vinaigre, huile de table et pétrole de "quinquet soutirés à même le fût. Et malheur à celui qui se trompait de récipient ! Il flottait, dans cette épicerie familiale, des effluves de savon noir, de gros sel ma­rin, de sucre candi, de café vert, d' abricots séchés et de pâtes de pommes.

Les fonds de commerce se transmettaient de père en fils et de mère en fille avec une telle constance qu' aujourd'hui encore, il nous est aisé de reconstituer, par la pensée, cette activité commerçante qui, pour beaucoup d' entre nous fût celle de notre jeunesse.

Qui ne pense, tout à coup, à cette petite droguerie de Melle Dinoire, achalandée, à l'instar, d'une pharmacie d'autrefois, avec son haut comptoir en vieux chêne agrémenté de petites vitrines remplies de sucet­tes à blanchir le linge et de teintures "À l’ alsacienne" ? Les bocaux débordaient de bois de réglisse, de cigarettes au goudron, de bâtons de vanille et de pastilles de menthe. Son armoire à poisons dont le crâne et les tibias nous faisaient frémir bien qu' on n'y rangeât depuis longtemps, que des attrape-mouches. Des rayons entiers à la gloire du "Thé des familles", du savon "Lechat" et de la semelle "Formic". Tandis que, pendu à un clou, un régi­me de tétines en caoutchouc se balançait au gré des courants d' air. Et au milieu de cet univers, caquetait et trottinait une merveilleuse vieille dame, aussi docte qu' un médecin et dont l'aspect un peu compassé se dissimulait sous la blancheur de son cache-poussière. Affublée de la sorte, Melle Dinoire nous impressionnait. Sa science nous paraissait inépuisable et l' étendue de son savoir à la mesure de ses conseils qui englobaient les domaines les plus divers: depuis la meilleures façon d' enlever les taches de rouille jusqu' à celle d' enfoncer promptement un suppositoire récalcitrant.

À côté de ce temple droguo-­pseudo pharmaceutique, celui du prêt-à-porter. Il s' appelait: "Le drapeau américain", cette enseigne, quelque peu sibylline, s' accompagnait d' un étrange sous-titre, dont Ia signification nous est toujours restée énigmatique, "Confections ouvrières pour enfants".

À deux pas, la succursale du "Bon Grain" gérée, à l' époque, par une figure légendaire de nos ballodrommes : Auguste Jéhu (15).

Non loin encore, la plus ancienne imprimerie de Courcelles: celle de Mr Boite qui, depuis 1900, ne se lassait d' imprimer nos bristols: cartes de visite, de baptême, "lettres" mortuaires, menus de mariage et sou­venirs de 1ère communion. C' est dire qu'on n' y entrait qu' aux grandes occasions et que le mérite de cet homme consistait surtout à doser la chaleur de son accueil aux cir­constances qui vous amenaient chez lui. Grâce lui soit rendue, car sa discrétion ne fut jamais prise en défaut.

À côté des festivités communales qui, ainsi que de nos jours, revêtaient un caractère semi-officiel, il y avait, bien sûr, nos loisirs de chaque dimanche. Et si, à ce propos, le ci­néma "Royal" avait pris le relais du défunt "Waux-hall" de nos grands-parents, le cinéma "Moderne", par contre, s' était installé dans l' ancien salon "Marie Molle" (16). Disons tout de suite
qu' en dépit de son alléchante enseigne, personne n' était dupe de ce qui l' attendait à l' intérieur : une salle plus que vétuste bien que spacieuse, des murs délabrés et rongés par l' humidité, des sièges grinçants et une âcre odeur de moisissure qui, dès l' entrée, vous chatouillait les narines. Une chance que la clientèle y venait surtout voir des films à épisodes ce qui avait pour corollaire heureux d' assurer, malgré tout, à l' exploitation une certaine sta­bilité On y débitait, par petites tranches et à longueur de semaines, tout ce dont on disposait et principalement les grands mélodrames de l' époque. Ils y passèrent tous: "Judex", "Le miracle des loups", "Fanfan-la-tulipe", "Surcouf", "Le bossus ou le petit parisien" et autres "Monte-Christo". L' éclectisme de ses programmes étant ce qu' iI était et le confort de sa clientèle son souci mineur, il y avait cependant un domaine sur lequel la direction aurait pu difficilement lésiner sans déflorer son image de marque: la publicité. C' est ainsi que bien décidée à frapper un grand coup, elle avait eu le flair d' engager, à son service, un équipage célèbre dont la notoriété avait, depuis longtemps, dépassé les limites du quartier. Personne, sans doute, n' égalera les sommets d' efficacité qu' atteignit, à cette occasion le duo composé de Félicien et de sa charrette à bras. Éternel gagne-petit, incorrigible pique-assiette, s' accommodant facilement de tout ce que le ciel pouvait lui envoyer de moins fatigant: Félicien était bien celui qu' on attendait, l' homme de la situation, de toutes les situations ! C' est donc sans surprise aucune que le quartier le retrouva, un beau matin, à la pointe du combat. Vision dantesque que cet étrange attelage dans lequel s' époumonait, au milieu d' énormes panneaux publicitaires, un Félicien congestionné de toute part, la goutte au nez, la pipe au bec et affublé selon la fantaisie de la programmation et les disponibilités du costumier, en mousquetaire du roy, en Quasimodo bossu, en duc de Richelieu ou en chevalier de la Table ronde. Mission délicate que la sienne mais dont il s' acquittait avec le sérieux qu' on lui connaissait et une conscience professionnelle à l' abri de tout soupçon. Ce qui, malgré tout, risqua de nous inquiéter un peu lorsque son panneau publicitaire nous annonça le lancement de du film de la semaine suivante: il s' appelait: "la rose effeuillée". Mais que les âmes prudes se rassurent: c' est le plus grand malheur encore qui guettait Félicien et qui devait mettre fin prématurément à sa carrière. Alors que déguisé en "Artagnan" , par une chaude après-midi d' été, cédant, à la fois au farniente, à la canicule et à son penchant naturel, il ne pût résister à la tentation de s' allonger, pour une heure ou deux, à l' ombre bienfaisante d' une avant-cour aussi propice qu' herbue. Le pourpoint largement dégrafé, sa lame profondément enfoncée dans le sol et servant de support à son baudrier et à sa perruque, la bedaine bien dégagée et le crâne douillettement protégé par son feutre en forme d' oreiller, personne n' aurait songé à réveiller tant de candeur assoupie; malheureusement son employeur passait par là, ne fût pas précisément du même avis. Interpellé de la façon la moins courtoise, Félicien fut sommé sur le champ, de trouver une explication à ce qui, bien entendu, était inexplicable. N' en trouvant aucune, le verdict tomba tel un couperet. Il était sans appel. Blessé dans son coeur comme dans sa chair, Félicien se retrouva, donc congédié sans solde et en demeure, par surcroît, de restituer, dès le lendemain matin, tout l' attirail dont il était encore dépositaire. Ce jour-là, le cinéma "Moderne" perdait un de ses plus précieux collaborateurs et le quartier, une occasion de rigolade. Pour la suite de sa carrière, qu' on se rassure, le bonhomme avait, Dieu merci, plus d' un tour dans son sac et c' est ainsi que quelques jours plus tard, il se reconvertissait, à la plus grande joie de tous, en "marchand ambulant de sable blanc pour le passage de la procession". Une de ses mille et une activités parmi tant d' autres.

Bien d' autres salons, en dehors de celui de Marie Molle avaient jadis, fait parler d' eux. L' avant dernier à disparaître fût celui du "Ballon". En 1920, on le savait très mal en point: loin des fastes d' antan où, toutes rougissantes, les oiselles de la belle époque avaient échangé leur premier carnet de bal, il était devenu ce minable coupe-gorge où l' on projetait de petits films d' aventures sur un matériel de location. Vieilles bandes muettes de pellicule usée qu' on avait rapidement rafistolées à l' usage de salles dépenaillées dans le genre de celle-ci. Grandeur et décadence !

En même temps que la "Ballon", sombrait tout un négoce de gagne-petits qui avait gravité" dans son sillage et dont le dernier survivant s' appelait: "D'jan Baudoux". Au départ, simple boutique de location de travestis qui, de fils en aiguille, s' était, peu à peu, transformée jusqu' à devenir cet invraisemblable bazar de farces et attrapes, amoncellement poussiéreux de gadjets au milieu de vieux oripeaux qui finissaient de se défraîchir en attendant le bon vouloir d' on ne sait quel fantôme. Car, à présent que le "Ballon" se mourait, le temps était venu de s' accommoder de tout ce qui pouvait encore intéresser cette nouvelle jeunesse, née de la guerre et qui découvrait, tout à coup, le monde du chewing-gum, des pétards à un franc, des révolvers à bouchons, des pochettes surprises, du poil à gratter, et, bientôt, les joies du yo-yo. L' arsenal de "D'jan Baudoux" était inépuisable. Il le restera d' ailleurs longtemps, au moins jusqu' à la veille de l' autre guerre. Mais personne ne pourra nous empêcher de regretter les collerettes de Pierrot, les paillettes de Colombine et le grelot du chapeau pointu de notre ami Arlequin ! Qu' un musée de l' archéologie du souvenir n' existe-t' il. Nous y aurions placé "D' jan" Baudoux !

Mais de tout ce qui précède, peut être ne retiendrons-nous qu' une image: la plus chère , sans doute. La dernière, en tout cas. Celle de l' ultime bastion des "folles années du Trieu". Il s' appelait autrefois "Le Lion d' or". Il était devenu "Le casino" jusqu' aux années '50, il avait résisté jusqu' au bout en emportant, avec lui, la nostalgie de bien des Courcellois. Survivance de la fin du 19ième siècle: sa scène de Lilliput où s' affrontèrent tant de comédiens. Qui se souviendra encore de sa balustrade suspendue où un orchestre à cordes faisait danser des jeunes-filles en robe d' organdi qu' elles avaient façonnées longtemps d' avance (?). Avec un petit bouquet de myosotis à la main, elles se faisaient accompagner d' un chaperon.

Las ! Viendra 1930. Bientôt la mode des "prés fleuris" (Ils nous arriveront de Nogen-sur-Marne). Et désormais, ce sera à leur tour - Ô suprême revanche - d' accompagner leur propre fille vers d' autres souvenirs.

Les années folles avaient vécu. Une autres avant-guerre commençait !(17).

notes:

(15). Le sport ballant était représenté à l' époque, par une société de "petite balle au tamis" qui avait nom "La Royale". Les luttes se déroulaient, sur la place du Trieu, chaque samedi ou dimanche, voire un autre jour de la semaine. Elles étaient suivies par un très grand nombre de spectateurs. Des vendeuses d' amendes et de "gayes" (noix) circulaient dans le public pendant les "armures". La popularité de ce sport atteignit son sommet en 1925. L' équipe de Courcelles était représentée, à ce moment par: À "passe": Auguste Jéhu et Edmond du magasinier; au "p'tit mitan": Marcel Molle (un redoutable "livreur"; au "grand mitan": Eusèbe del bérotte et au "fond": le p'tit Fernand.

(16) Le salon "Marie Molle est cité dès le milieu du 19ième siècle. Il s' agissait d' une salle dans laquelle, suivant l' expression de l' époque où on y "faisait danser des couples".

(17) Parmi ces souvenirs, il nous a paru opportun de mentionner l' historique de bâtiments officiels, tels que le Bureau des Postes ou celui l' École communale. Qu' on veuille bien nous en excuser. D' autres voix plus autorisées l' ont fait avant nous et comme il faut laisser à César ... Sachons toutefois que l' école communale du Trieu fut fondée en 1846 par Maître Grégoire et que les bâtiments furent rehaussés en 1898 et 1905. Quant au Bureau des Postes, il fut installé en 1923.

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09:26 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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