10/03/2012

Des ministres belges ont aussi (eu) un poste dans la finance ou l'industrie ...

Des ministres belges ont aussi (eu) un poste dans la finance ou l'industrie ...
 
C’était dans “Solidaire”, hebdomadaire du Ptb+
 

La finance imaginaire :: Interview de Geoffrey Geuens

Il y a quelques semaines, Philippe Moureaux déclarait sur un plateau de télévision qu’« on a malheureusement des forces extérieures non maîtrisées (la finance, NdlR) qui ont réussi à imposer leur vision à tout le monde politique ». Geoffrey Geuens, lui, déconstruit ce mythe : non, le politique n’est ni impuissant ni indépendant face à ce « monde de la finance » qu’on présente comme intouchable.

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Non, les « marchés » ou « agences de notations » ne sont pas des entités abstraites. Les spéculateurs ont des noms. Et d’ailleurs, selon Geuens, ils ne se trouvent pas bien loin de nous. (Photo archives)

Geoffrey Geuens est chargé de cours au département des Arts et Sciences de la Communication de l’Université de Liège depuis 2007. Il est également spécialiste de la relation entre le capital, le pouvoir et les médias. À l’occasion de la sortie de son troisième livre La finance imaginaire, nous l’avons rencontré.

Le monde politique est-il indépendant du monde économique et financier ?

Geoffrey Geuens. Non. Le marché n’est pas quelque chose de naturel qui a toujours été là. C’est le résultat de politiques. Par exemple, aux États-Unis, c’est même le résultat d’une politique des démocrates américains. Clinton, président démocrate, a fait voter des mesures mettant fin, à l’époque, aux dispositifs antitrust opérant jusqu’alors une claire et nette distinction entre les banques de dépôt, les banques d’investissement et les compagnies d’assurance. On voit d’ailleurs une très belle photo de Clinton serrant la pince à des banquiers, sourire jusqu’aux oreilles, en Une du New York Times de l’époque. (Dit-il en me montrant cette Une encadrée dans son bureau, NdlR).

Et on retrouve de tels exemples à l’échelle internationale, mais aussi européenne ou belge. Ce sont des mesures politiques qui nous ont menés là où nous en sommes. On entend souvent dire que « c’est la faute de l’Europe », notamment de la part de sociaux-démocrates. Pourtant, depuis 30 ans, ils ont été présents à tous les niveaux de pouvoirs, y compris au niveau européen. Ils ont donc une responsabilité écrasante dans la situation actuelle.

Mais les hommes politiques et les dirigeants de la haute finance ne sont quand même pas les mêmes personnes…

Geoffrey Geuens. Dans les conseils d’administration des grands groupes, qu’ils soient européens, nord-américains ou asiatiques, on retrouve presque systématiquement des représentants de la social-démocratie et de la droite au pouvoir. Dans les conseils d’administration des grandes banques, et même des hedge funds les plus agressifs – ceux qui parient sur la faillite des États et font du business sur l’austérité –, on retrouve aussi bien des démocrates comme des républicains aux États-Unis ; des travaillistes comme des conservateurs en Grande-Bretagne ; des socialistes comme des membres de l’UMP en France ; des socialistes libéraux comme de droite conservatrice aussi dans d’autres pays d’Europe.

Avec ce caractère bipartisan présent dans ces groupes, on observe que le but est évidemment de conserver, en dépit même des alternances ou d’un changement de majorité, des relais du monde économique dans le pouvoir politique.

Pouvez-vous donner des exemples de cette proximité en Belgique ?

Geoffrey Geuens. Plusieurs ministres des Finances ou des Premiers ministres sont passés, avant ou après leur mandat, dans la grande industrie ou dans la finance. Luc Van den Bossche (sp.a) a quitté la politique après environ 20 ans de carrière pour rejoindre d’abord la présidence de Brussels Airport et, récemment, le groupe financier Optima Financial Planners, sans compter les mandats de VdB chez Arinso International (informatique) ou encore au groupe de construction et d’immobilier Maes. Didier Reynders (Mr), est passé par le Centre de coordination de Carmeuse (famille Collinet), par la Record Bank, etc.

Jean-Luc Dehaene  (CDenV)(outre les divers mandats politiques qu’il a ou a exercés au niveau belge ou européen, est ou a été administrateur chez AB Inbev, Umicore, Lotus, Thrombogenics, a récemment quitté la présidence du conseil d’administration de Dexia.

Et notre nouveau ministre « socialiste » Johan Vande Lanotte a été, entre 2007 et 2010, administrateur d’Electrawinds. Créé en 1998 par les frères Luc et Paul Desender, Electrawinds est devenu le plus important acteur privé en Belgique sur le plan de l’énergie renouvelable et est en pleine internationalisation. En 2010, son chiffre d’affaires était de 110 millions d’euros. Vande Lanotte est aussi passé par DLA Piper, « le » cabinet d’avocats d’affaires américain. La Belgique n’échappe donc pas à la règle.

Dans le contexte de la crise économique, depuis 2008, de nombreux politiciens font appel à plus de régulation du monde financier. Est-ce une solution ?

Geoffrey Geuens. On veut réguler, au sens de limiter les excès. Mais, avec cela, on est dans une critique limitée : on reconnaît un minimum de choses qui ne vont pas bien pour éviter de remettre en cause plus fondamentalement le système tel qu’il est. C’est en fait un vieux classique de l’argumentation politique : concéder un petit peu pour préserver l’essentiel.

On peut installer autant de commissions de régulation qu’on veut, aux niveaux belge, de la Banque centrale européenne ou de la Banque mondiale. Mais ça ne changera rien si les forces politiques qui sont représentées au sein de ces instances sont celles qui ont construit l’Europe, le marché transatlantique, le marché international. Il n’y a alors aucune raison que cela change.

Dans votre livre, vous dites à ce sujet qu’on a transformé les pyromanes en pompiers.

Geoffrey Geuens. Oui, j’utilise cette expression pour dire qu’on est allé rechercher les mêmes. Car qui, les responsables politiques de droite comme de gauche, ont-ils choisi à la tête de ces commissions de régulation ? Des responsables qui venaient du secteur de la finance, et qui parfois y siégeaient au même moment.

Par exemple, l’Union européenne s’est donné comme président d’une des principales commissions de surveillance et de rédaction de nouvelles normes, un Français qui s’appelle Jacques de Larosière. Il avait tous les titres symboliques qui le rattachent à l’État, à la fonction publique : il est un ancien responsable du FMI, de la Banque de France. Sauf qu’au moment où il rédigeait son rapport, de Larosière était conseiller privé du président de la BNP Paribas, et siégeait aussi dans un groupe financier lié à des intérêts royaux au Brunéi (BMB group), et il était un ancien conseiller international d’AIG, le grand assureur américain qui a fait faillite. Là, on voit qu’on est dans un jeu de dupes. Et, à chaque échelon, on a rejoué cette comédie.

La crise aurait, selon vous, renforcé la concentration du capital et les liens entre les mondes politiques et économiques.

Geoffrey Geuens. En période de crise, il y a deux options possibles : soit mener des politiques d’austérité dures qui vont dans le sens que l’État soutient les banques, soit remettre en cause carrément le fonctionnement de ce système. Et c’est la première qui a été choisie. On renforce même les traits de ce système : on assiste à un renforcement de l’État au service des banques. Par exemple en France, où Sarkozy a nommé des proches ou anciens de son cabinet à la tête de la Banque populaire - Caisse d’épargne, donc dans les grands groupes. Même chose aux États-Unis, où ceux qui sont devenus les membres de l’administration Obama venaient de Wall Street. Et certains d’entre eux ont d’ailleurs déjà quitté Obama et sont repassés à la tête de la multinationale Citigroup.

L’Union européenne s’est renforcée, il y a quelques mois, avec un pacte de gouvernance. On organise le sauvetage de la zone euro : le politique reprend le contrôle sur les marchés ?

Geoffrey Geuens. L’objectif, en s’appuyant sur le projet européen, c’est d’imposer à tous les pays les mêmes normes d’austérité. Derrière le contrôle des déficits publics, on veut en réalité imposer des politiques d’austérité dans une série de pays, jusque là récalcitrants. Sans jamais entrer dans la théorie du complot – car c’est le système lui-même qui génère des crises –, ces crises deviennent une opportunité. D’ailleurs, les rapports des agences de notations sont aussi utilisés comme des opportunités pour faire passer ces plans d’austérité. On répète sans cesse qu’il faut « rassurer les marchés », « rassurer les agences de notations ». Mais ce discours abstrait est en réalité démobilisant : les hommes politiques seraient limités dans leur action, et on ne peut rien faire, car tout se joue à l’échelle mondiale.

L’Europe qu’on nous prépare, c’est une Europe qui va décider les mesures à prendre dans chaque pays. Évidemment, les forces politiques traditionnelles vont accepter ce nouveau compromis. Dans quelques années, elles diront : « Que voulez-vous ? C’est l’Europe qui le recommande, nous sommes obligés de le faire. » Entre-temps, elles auront voté ces nouveaux règlements. Il faudra se le rappeler.

Pourtant, la dette des États est bien une réalité, non ?

Geoffrey Geuens. Le discours sur la dette est un jeu de dupes. Jacques Généreux, un économiste français et responsable du Parti de Gauche de Mélenchon (candidat à la présidentielle 2012, NdlR) est intervenu récemment dans l’émission Mots Croisés à ce sujet. Il disait que l’explosion de la dette est liée à la crise économique et au sauvetage des banques. Mais des politiciens défendent maintenant qu’il ne s’agit pas que de ça, mais aussi surtout d’une dette structurelle, appelant à des solutions structurelles.

On les voit venir : il faut couper dans les dépenses sociales. Pourtant, certains pays sont endettés depuis des dizaines d’années. Et, à l’époque, ça ne posait pas tant de problèmes que ça. Après avoir utilisé l’Europe comme alibi, on utilise maintenant la menace des agences de notations.

Existe-t-il un bon et un mauvais capitalisme, l’industriel et le financier ?

Geoffrey Geuens. C’est à la mode effectivement, dans la crise actuelle. Mais il n’y a pas d’opposition réelle entre l’industrie et la haute finance. Les dirigeants de l'une siègent aussi dans l'autre.

La finance, ce n’est rien d’autre que la fusion des intérêts de la haute industrie et de la haute banque. Banque et industrie fusionnent dans le capitalisme financier. Aux États-Unis, par exemple, bien malin est celui qui pourrait faire la différence entre un représentant de la haute finance et un représentant des groupes industriels, puisqu’ils siègent alternativement dans l’un et dans l’autre.

Prenons Mittal. Il y a eu des dénonciations très outrées du vilain méchant capitaliste. Mais qu’est-ce qu’on critique ? Le comportement spéculatif et l’appât du gain d’un industriel international de la métallurgie ? Il n’y avait rien d’autre à attendre de M. Mittal. Eh bien oui, c’est un capitaliste. Par contre, rappeler qui a vendu Cockerill au privé, une entreprise qui se portait bien à l’époque, et avec quels arguments, cela demande un peu plus de courage politique et journalistique.

Geoffrey Geuens, La finance imaginaire, Anatomie du capitalisme : des « marchés financiers » à l’oligarchie, 2011, éditions Aden, Bruxelles, 368 p., 25 euros. À commander sur www.ptbshop.be 


Les experts : indépendants ?

Dans la plupart des pays, on fait de plus en plus appel à divers experts pour analyser la crise et y proposer des pistes de sortie et, parfois même, intégrer les gouvernements. Certains d’entre eux semblent d’ailleurs très critiques, très radicaux par rapport à la crise ou la globalisation. Examinons.


En Belgique
« On a choisi, en 2009, le baron Alexandre Lamfalussy pour diriger le “Haut comité pour une nouvelle architecture financière”. Il a une très longue carrière dans le monde de la banque privée. Ex-directeur exécutif de la Banque Bruxelles Lambert, de la BRI et président de l’Institut monétaire européen, le baron Lamfalussy pouvait, qui plus est, se targuer d’avoir présidé un comité des sages sur la régulation des marchés européens des valeurs mobilières (2000-2001), suivi dans ses propositions par le Conseil de l’Union, sans que cela n’empêche la survenue de la crise, sept ans plus tard.     

La Belgique venait de se doter d’une commission indépendante, dont voici certains membres : Lamfalussy – qui siégea aussi, par le passé, au comité international de Fortis, avec Davignon – et siégeait, depuis 2007, chez CNP Assurances ; Geert Noels, économiste en chef de Petercam, sera par la suite à l’origine de Crelan Fund EconoFuture, sicav fondée avec le Crédit agricole ; le directeur de la Banque nationale de Belgique, Peter Praet, avait été économiste en chef de Fortis ; et Daniel Gros présidait San Paolo IMI Asset Management SGR, tout en dirigeant le Centre for European Policy Studies (CEPS), think tank présidé par l’ex-n°2 de Citibank, Onno Ruding. »

En France
« Prenons l’économiste Jean-Paul Fitoussi. Il apparaît comme un sage au-dessus de la mêlée, et qui dénonce les excès du capitalisme financier : il siège dans des entreprises privées, en France et à l’étranger. Daniel Cohen, économiste qui n’hésite pas à critiquer Wall Street et la méchante finance, est conseiller du gouvernement français au sein d’une série de commissions et… conseiller financier de la Banque d’affaires Lazard.     

Le principal conseiller de François Hollande est Pierre Moscovici, qui a repris le poste de Strauss-Kahn, celui de vice-président du cercle de l’industrie. C’est le principal lobby des entreprises françaises du CAC 40. Dans la haute finance ou la grande industrie privée, il n’y a pas ou pratiquement pas de différence entre la social-démocratie et la droite conservatrice traditionnelle. »

En Italie
« On ne peut être qu’ interpelé par les termes utilisés par la presse pour rendre compte de la nomination de “Super Mario” au poste de Président du Conseil italien. Là encore, un travail journalistique un tant soit peu sérieux aurait permis de conclure à une forme de “coup d’État” plutôt qu’à la mise sur pied d’un gouvernement d’experts et de technocrates, sinon même, pour les plus audacieux, un gouvernement de la société civile. Prenons Mario Monti. Président du Conseil, ministre de l’Économie et des Finances, il est aussi conseiller international de Goldman Sachs, conseiller international de Coca-Cola, administrateur du Barilla Center for Food & Nutrition, ex-administrateur de Fiat, ex-administrateur d’Assicurazioni Generali, ex-administrateur de Banca Commerciale Italiana, ex-administrateur d’IBM Italia. »

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Geoffrey Geuens, La finance imaginaire, Anatomie du capitalisme : des « marchés financiers » à l’oligarchie 

Septembre 2011, éditions Aden, Bruxelles, 368 p., 25 euros. À commander sur 
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20:12 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer | | |

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