24/02/2006

24/02/2006: Analyse du procès de l’extrême gauche turque en Belgique

 
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Sent: Friday, February 24, 2006 11:42 AM
Subject: Analyse du procès de l'extrême gauche turque en Belgique

Analyse du procès de l’extrême gauche turque en Belgique

Jeudi 23 février 2006

Mehmet Köksal

www.minorites.org

 

 

Le Comité Liberté d’Expression et d’Association (CLEA) a organisé ce jeudi 23 février 2006 sa première conférence à l’ULB sur le thème : «Comment la lutte contre le terrorisme menace-t-elle nos libertés ?» avec comme orateurs Manuel Lambert de la Ligue des droits de l’Homme, Zoé Genot (Ecolo) de la Chambre des représentants et Bahar Kimyongür de l’organisation d’extrême gauche turque DHKP-C [Front Révolutionnaire de Libération du Peuple], un groupe politique catalogué de terroriste (1) par le Conseil des ministres de l’Union européenne au même titre que, notamment, le Front de libération de la Palestine, le FPLP, le Hamas, les FARC colombiens ou encore la fondation hollandaise Al Aqsa Nederland.

« Je suis né, j’ai grandi et j’ai étudié en Belgique. Mais curieusement, j’ai fait connaissance avec le DHKC [aile politique] durant mes vacances en Turquie », raconte Bahar Kimyongür, la voix remplie d’émotion et le ton légèrement hésitant. Il risque jusqu’à 7 ans d’emprisonnement ce mardi 28 février 2006 devant le Tribunal de Bruges dans l’affaire des militants d’extrême gauche turque du DHKC.

Répondant à une interpellation parlementaire en novembre 2004, la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx (PS) explique dans ce dossier que « le parquet fédéral a déposé son réquisitoire auprès de la Chambre du conseil de Bruges et poursuit onze personnes ayant des liens avec cette mouvance [DHKC]. Parmi ces onze personnes, les deux responsables du bureau à Bruxelles sont directement poursuivis du chef de dirigeants d'un groupe terroriste au regard de la loi du 19 décembre 2003 sur les infractions terroristes. Ils sont notamment poursuivis pour avoir diffusé des écrits justifiant l'attentat survenu à Istanbul en juin 2004 et pour être les principaux responsables du bureau de presse DHKC en Europe. » (2)

 

Les observateurs attentifs auront noté le revirement politique de la ministre de la Justice qui parlait à peine deux mois auparavant, soit en septembre 2004, du même DHKC en ces termes : « Ce bureau organise des réunions et des manifestations pacifiques, et se livre à des activités couvertes par des droits consacrés par la Constitution belge, notamment les libertés d'expression et de réunion."


Du coup, la presse turque a pu spéculer sur les raisons de ce revirement en expliquant que c’est peut-être la candidature de Laurette Onkelinx pour le mayorat à Schaerbeek et le calcul du vote ethnique turc qui l’aurait guidé dans ce choix, un peu comme dans l’affaire sur la pénalisation du génocide arménien. Le correspondant du quotidien turc Sabah, Fikret Aydemir, relève même que le secrétaire d’Etat bruxellois à la Propreté publique, Emir Kir (PS), a déclaré lors d’un voyage à Emirdag l’été dernier que, d’après lui, « Fehriye Erdal va être condamner tôt ou tard tant en Turquie qu’en Belgique pour ses crimes » (3).

 

Bahar Kimyongür est-il vraiment le “dirigeant d’un groupe terroriste” ? Le qualificatif aurait pu faire rire beaucoup d’étudiants belges connaissant bien le personnage si le procureur fédéral Johan Delmulle n’avait pas requis pas moins de 7 années pour ce militant acharné. Lunette intello, style coco et discours prolo, ce licencié en histoire de l’art et archéologie de l’ULB, militant du DHKC depuis 1995 (année de création du bureau de presse à Bruxelles) est politiquement actif principalement à travers ses traductions de tracts politiques. Il traduit depuis son antenne belge tant les communiqués de ce groupuscule armé DHKC que certains documents de la « résistance laïque irakienne » pro-Saddam. Cette mouvance pro-Saddam n’est autre que le même groupe soutenu à une autre époque par de nombreux mandataires socialistes belges comme le député Patrick Moriau ou l’eurodéputée Véronique De Keyser (4).

 

Mais comment Bahar Kimyongür, ce jeune intellectuel, bi-national issu d’une famille arabophone de Turquie, polyglotte et maîtrisant parfaitement le français, se trouve aujourd’hui impliqué dans un procès avec 10 autres prévenus sur base de la nouvelle loi antiterroriste ?

 

Les faits tout d’abord. En 1999, quelques militants du DHKP-C se réunissent dans une villa à Duinbergen (Knokke) pour numériser puis brûler leurs archives. La fumée de cette destruction alerte les voisins qui font alors appel aux forces de l’ordre. Suite à la perquisition policière, les autorités mettent la main sur un stock d'armes, des cachets ou tampons, un scanner et des faux documents d’identité appartenant au groupe. Parmi les personnes arrêtées sur place, on compte Fehriye Erdal, une militante du parti, accusée d'implication dans un attentat politique qui avait fait trois morts à Istanbul en 1996, celui de l’industriel Özdemir Sabanci et de deux de ses employés. Faute d'avoir obtenu son extradition en septembre 2000, les autorités turques espéraient que Fehriye Erdal serait jugée pour ces crimes en Belgique, en vertu du traité anti-terroriste européen. La Chambre du conseil de Bruges en a cependant décidé autrement en abandonnant les préventions les plus graves, arguant du fait que le traité s'appliquait seulement dans le cas de crimes perpétrés avec des armes automatiques. Or, les meurtres ont été commis avec un semi-automatique, Erdal resta dès lors en liberté surveillée jusqu’à ce jour.

 

Que vient faire Bahar Kimyongür dans cette histoire alors qu’il réside à Bruxelles ? En 2004, lors du sommet de l’OTAN à Istanbul, le bureau bruxellois du DHKC organise une conférence de presse classique ou très critique envers les dirigeants turcs. Un « journaliste » pose alors une question sur l’existence d’un communiqué de presse du DHKC à propos d’une explosion dans un bus en Turquie. Les orateurs, dont Kimyongür, confirment l’existence d’un tel communiqué. Paf ! Le procureur fédéral estime qu’il s’agit là d’une revendication d’un acte terroriste perpétré et que les orateurs de cette conférence de presse ne peuvent être que les dirigeants de ce groupe terroriste. « Je ne suis qu’un lointain sympathisant et on m’accuse tout simplement d’avoir traduit un communiqué qui ne faisait que présenter ses excuses, pour la première fois dans l’histoire de notre mouvement, pour cette déflagration accidentelle dans un autobus. Une militante était en train de transporter des charges explosives », se défend aujourd’hui Kimyongür.

 

Sur base des faits connus, il semble que les peines requises sont totalement incohérentes. Par exemple, le procureur requiert 5 ans contre Fehriye Erdal alors que des images de surveillance indiqueraient clairement sa participation au meurtre d’un homme d’affaires turc. Par ailleurs, elle se fait coincer par la police belge à Duinbergen en présence d’armes et de faux documents. Dans le cas de Bahar Kimyongür, la traduction et la diffusion d’un communiqué apparaît ici comme le seul motif communiqué pour le qualifier illico d’un des « dirigeants du groupe terroriste ». A moins que le procureur se base sur d’autres délits tenus secrets, l’approche est fortement contestable.

 

Zoé Genot, qui estime qu’ « il ne faut pas se laisser terroriser par le mot terroriste », se contente de critiquer la loi sur les organisations criminelles et lâche tout de même un petit commentaire sur le procès de Bruges : « En tant que politique, je ne suis pas Anne-Marie Lizin [Présidente du Sénat], je ne vais donc pas me permettre de dire au juge [claquement de doigts] : c’est comme cela qu’il faut juger. On peut toutefois noter que le Morgen, qu’on ne peut pas vraiment qualifier de journal d’extrême gauche, fait état de pression du CD&V [parti chrétien-démocrate flamand] pour placer le juge Johan Delmulle dans ce dossier. » Ce n’est pas tout à fait exact puisque l’article du Morgen en question explique la stratégie du CD&V et de Johan Delmulle pour décrocher un autre haut poste dans les services de renseignements, celui de dirigeant de l’organe de coordination de l’analyse des menaces (Coda). Mais la remarque de la députée est pertinente dans le cadre de l’analyse politique belgo-belge et la lutte que se livre le PS et le CD&V pour tenter de contrôler les services renseignements belges.

 

Fondé à la base pour défendre la liberté d’expression de leur ami Bahar Kimyongür, le Comité pour la Liberté d’Expression et d’Association (CLEA) précise toutefois qu’il « ne se prononce pas sur le combat du DHKP-C qui reste difficilement compréhensible vu de Belgique. Cependant, nous sommes plusieurs à avoir côtoyés Bahar [Kimyongür] durant ses études et il risque aujourd’hui de se voir infliger 7 ans d’emprisonnement pour avoir simplement traduit et diffusé un communiqué. » A noter que la même précaution est observée par les autres orateurs à propos des activités du DHKP-C.

 

Les exposés et le débat lors de la première conférence du CLEA se sont essentiellement concentrés sur la critique des nouvelles lois antiterroristes et anticriminelles adoptées par les parlements des pays européens suite aux attentats terroristes de New York (2001), Istanbul (2003), Casablanca (2003), Madrid (2004) et Londres (2005).

 

Mehmet Koksal

 

Entretien avec Bahar Kimyongür (DHKC)

 

MK : Qui êtes-vous en réalité ?

B.Kimyongür : Je m’appelle Bahar Kimyongür. Ma famille est origine de Hatay du village de Samandag. Je suis né en Belgique où j’ai fait mes études et dont je suis aussi le citoyen. Je suis licencié en archéologie et depuis déjà 10 ans, je milite pour les droits de l’Homme en Turquie en écrivant des rapports sur le sujet. Dans ce cadre, je suis membre du DHKC et on requiert à mon encontre 7 ans d’emprisonnement.

MK : D’après vous, le DHKP-C est-il une organisation terroriste ?

B.Kimyongür : D’après moi, non.

 

MK : Pourtant l’organisation figure bien sur la liste noire européenne des organisations terroristes…

B.Kimyongür : Non, le DHKP-C est engagée dans une lutte, depuis 30 ans, pour l’indépendance, la démocratie et le socialisme en Turquie. Bien évidemment, sur ce sujet, tout le monde n’est pas obligé de partager nos opinions mais finalement il s’agit d’un mouvement qui se bat pour un changement de régime en Turquie. Pour moi, le terrorisme est plutôt la terreur infligée par l’Etat. Je parle des viols collectifs, des massacres collectifs, des humiliations envers toutes les minorités, des politiques d’assimilation,… C’est cela qui représente à mes yeux la terreur.

 

MK : Connaissez-vous des détails sur l’affaire Fehriye Erdal ?

B.Kimyongür : Non, je n’ai pas beaucoup d’éléments mais je dois préciser que Fehriye Erdal n’est pas poursuivie pour meurtre en Turquie mais en vertu de l’article 146.1 du Code pénal turc c’est-à-dire pour tentative de renversement de l’ordre établi. Evidemment qu’il s’agit d’une accusation politique.

 

MK : L’avez-vous déjà rencontré personnellement ?

B.Kimyongür : Non… sauf lors des audiences mais je n’ai jamais discuté avec elle.

MK : Cela ne vous dérange-t-il pas que Fehriye Erdal puisse se promener en toute liberté en Belgique alors qu’il y a au moins un crime de droit commun qui a été commis à l’encontre d’un citoyen turc ?

B.Kimyongür : Ce qui me dérange surtout c’est la terreur étatique, le nombre de disparus, les meurtriers de militants sans que jamais on ait pu retrouvé ces criminels responsables. Ces gens n’ont également jamais été condamnés…

 

MK : N’êtes-vous pas tout simplement en train de faire de la propagande ?
B.Kimyongür : Celui qui faisait de la propagande, c’est celui qui est responsable d’un coup d’Etat. C’est Evren Pacha [nldr : le général Kenan Evren, auteur du putsch militaire de 1980] qui a fait de la propagande, pas moi. Nous ne sommes, comme beaucoup de citoyens turcs, que des victimes en réalité. Pour en revenir à Fehriye Erdal, personne (pas même l’Etat turc) ne dit qu’elle a tué un citoyen turc. On l’accuse d’avoir aidé, d’avoir ouvert des portes mais personne ne prétend qu’elle a elle-même tué une personne. Par ailleurs, c’est tout à fait faux de prétendre que Fehriye Erdal est en liberté en Belgique. Depuis son arrivée, elle est assignée à résidence et ses libertés de mouvement sont contrôlées. Comme l’ont d’ailleurs déclaré les autorités belges, il n’est pas question de liberté pour Fehriye Erdal. Le procureur requiert d’ailleurs 5 ans à son encontre.

 

MK : Qu’attendez-vous comme verdict dans votre propre cas ?

B.Kimyongür : [pause]… C’est difficile à dire. Le contexte est très mauvais depuis les attentats du 11/09. On ne peut pas dire que les attentions à l’encontre des mouvements de libération dans le monde sont très bonnes. C’est pourquoi, je ne m’attends pas à un jugement très positif.

 

MK : Ce jugement pourrait-il avoir un effet sur vos opinions politiques ?

B.Kimyongür : Jamais. Mais j’aimerais préciser que je n’ai jamais participé à un événement armé. Mes seules armes sont mon clavier, ma guitare et mes opinions et je ne peux jamais y renoncer. Même si je dois faire de la prison en Belgique, je continuerai à traduire mes écrits et mes rapports ainsi que continuer à mettre la lumière sur les injustices en Turquie.

 

Propos recueillis en turc par MK

 

note : Le verdict du procès de Bruges dans "l'affaire du DHKP-C" est prévu pour ce mardi 28 février 2006.

 

Lieu : Rechtbank van Eerste Aanleg [Tribunal de Première Instance], Kazernevest 3, 8000 Brugge.

 

Notes:

(1) liste des organisations terroristes approuvée par le Conseil des ministres européens

http://europa.eu.int/eurlex/lex/LexUriServ/site/en/oj/2005/l_340/l_34020051223en00640066.pdf


(2) Question de M. François-Xavier de Donnea à la vice-première ministre et ministre de la Justice sur "la présence en Belgique d'un bureau de représentation de l'organisation terroriste turque DHKC" (n° 4341)

 

(3) Fikret Aydemir collabore aussi avec l’excellent mensuel belge turcophone Binfikir

http://www.binfikir.be/index.php?option=content&task=view&id=1118&Itemid=47


(4) Voir la photo en compagnie de Tarek Aziz, vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères durant la présidence de Saddam Hussein

http://www.vdekeyser.be/gale/photo.php?pid=21

12:01 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer | | |

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