12/12/2005

23/08/1915: Lénine: Du mot d'ordre des États-Unis d'Europe

 
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Subject: L'Europe et Lénine



Lénine
Du mot d'ordre des États-Unis d'Europe
23 août 1915



Dans le n° 40 du Social-Démocrate, nous annoncions que la Conférence des
sections de notre Parti, à l'étranger, avait décidé d'ajourner la question
relative au mot d'ordre des "États-Unis d'Europe", jusqu'à ce que le côté
économique de la question fût examiné dans la presse.

Les débats sur cette question avaient pris à notre conférence un caractère
politique unilatéral. En partie cela tenait peut-être à ce que le manifeste
du Comité Central formulait expressément ce mot d'ordre comme un mot d'ordre
politique ("mot d'ordre politique immédiat..." y est-il dit) ; non seulement
il préconisait les États-Unis républicains d'Europe, mais il soulignait
spécialement que "sans le renversement révolutionnaire des monarchies
allemande, autrichienne et russe", ce mot d'ordre était absurde, mensonger.

On aurait absolument tort d'objecter à cette façon de poser la question dans
les limites d'une appréciation politique de ce mot d'ordre, par exemple, en
disant qu'il éclipse ou affaiblit, etc., le mot d'ordre de révolution
socialiste. Les transformations politiques dans un sens véritablement
démocratique, et à plus forte raison les révolutions politiques, ne peuvent
en aucun cas, jamais, quelles que soient les conditions, ni éclipser, ni
affaiblir le mot d'ordre de révolution socialiste. Au contraire elles la
rapprochent toujours, élargissant sa base, entraînant à la lutte socialiste
de nouvelles couches de la petite bourgeoisie et des masses de
semi-prolétaires. D'autre part les révolutions politiques sont inéluctables
dans le cours de la révolution socialiste que l'on ne doit pas regarder
comme un acte unique, mais comme une époque de commotions politiques et
économiques orageuses, de luttes de classe très aiguës, de guerre civile, de
révolution et de contre-révolution.

Mais si le mot d'ordre des États-Unis républicains d'Europe formulé en
connexion avec le renversement révolutionnaire des trois monarchies les plus
réactionnaires d'Europe, la monarchie russe en tête, est absolument
invulnérable comme mot d'ordre politique, il reste encore une question
éminemment importante : le contenu et la portée économiques de ce mot
d'ordre. Au point de vue des conditions économiques de l'impérialisme,
c'est-à-dire des exportations de capitaux et du partage du monde par les
puissances coloniales "avancées" et "civilisées", les États-Unis d'Europe
sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires.
......

Ainsi est organisée, à l'époque du développement supérieur du capitalisme,
la spoliation par une poignée de grandes puissances, de près d'un milliard
d'habitants du globe. Et en régime capitaliste, toute autre organisation est
impossible. Renoncer aux colonies, aux "zones d'influence" à l'exportation
des capitaux ? Y songer serait descendre au niveau d'un petit pope qui, tous
les dimanches, prêche aux riches la grandeur du christianisme et leur
recommande de donner aux pauvres… sinon quelques milliards, du moins
quelques centaines de roubles par an.

Les États-Unis d'Europe, en régime capitaliste, seraient comme une entente
pour le partage des colonies. Or en régime capitaliste le partage ne peut
avoir d'autre base, d'autre principe que la force. Le milliardaire ne peut
partager le "revenu national" du pays capitaliste avec qui que ce soit,
autrement que "en proportion du capital" (avec encore cette addition que le
plus gros capital recevra plus qu'il ne lui revient). Le capitalisme c'est
la propriété privée des moyens de production et l'anarchie dans la
production. Prêcher le partage "équitable" du revenu sur cette base, c'est
du proudhonisme, du béotisme de petit bourgeois et de philistin. On ne peut
partager autrement que "selon la force". Or la force change avec le progrès
économique. Après 1871 l'Allemagne s'est renforcée trois ou quatre fois plus
vite que l'Angleterre et la France. Le Japon, dix fois plus vite que la
Russie. Pour vérifier la force réelle de l'État capitaliste, il n'y a et il
ne peut y avoir d'autre moyen que la guerre. La guerre n'est pas en
contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le
développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement
égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les
seuls moyens possibles de rétablir de temps en temps l'équilibre compromis,
ce sont en régime capitaliste les crises dans l'industrie, les guerres en
politique.

Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre
puissances. En ce sens, les États-Unis d'Europe sont également possibles,
comme une entente de capitalistes européens ... dans quel but ? Dans le seul
but d'étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les
colonies accaparées contre le Japon et l'Amérique, extrêmement lésés dans
l'actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces
cinquante dernières années infiniment plus vite que l'Europe monarchique,
arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis
d'Amérique, l'Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur
la base économique d'aujourd'hui, c'est-à-dire en régime capitaliste, les
États-Unis d'Europe signifieraient organisation de la réaction en vue de
contenir le développement plus rapide de l'Amérique. Les temps sont révolus
où l'œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement
à l'Europe.

Les États-Unis du monde (et non de l'Europe) sont cette forme d'État - forme
d'union et de liberté des nations, - que nous rattachons au socialisme, - en
attendant que la victoire totale du communisme amène la disparition
définitive de tout État, y compris l'État démocratique. Toutefois, comme mot
d'ordre indépendant, celui des États-Unis du monde ne serait guère juste,
d'abord parce qu'il se confond avec le socialisme ; en second lieu, parce
qu'il pourrait donner lieu à une fausse interprétation de l'impossibilité de
la victoire du socialisme dans un seul pays et de l'attitude de ce pays
envers les autres.

L'inégalité du développement économique et politique est une loi absolue du
capitalisme. Il s'ensuit que la victoire du socialisme est possible au début
dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays
capitaliste pris à part. Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir
exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se
dresserait contre le reste du monde capitaliste en attirant à lui les
classes opprimées des autres pays, en les poussant à s'insurger contre les
capitalistes, en employant même, en cas de nécessité, la force militaire
contre les classes d'exploiteurs et leurs États. La forme politique de la
société dans laquelle le prolétariat est victorieux, en renversant la
bourgeoisie, sera la République démocratique, qui centralise de plus en plus
les forces du prolétariat d'une nation ou de nations dans la lutte contre
les États qui ne sont pas encore passés au socialisme. La suppression des
classes est impossible sans la dictature de la classe opprimée, du
prolétariat. La libre union des nations dans le socialisme est impossible
sans une lutte opiniâtre, plus ou moins longue, des Républiques socialistes
contre les États arriérés.

C'est pour cette raison et à la suite de nombreuses discussions sur ce
point, pendant et après la Conférence des sections du P.O.S.D.R. à
l'étranger, que la rédaction de l'organe central en a conclu à la fausseté
du mot d'ordre des États-Unis d'Europe



20:24 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer | | |

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