01/11/2005

01/11/2005: Ah oui, fin septembre 2005, notre Annie Lacroix Riz a écrit au "Canard Enchainé" ....pour remettre certains points sur les i .....

Ah oui,  fin septembre 2005, notre  Annie Lacroix Riz a écrit au  "Canard Enchainé" ....pour remettre certains points sur les i .....
RoRo

 
-------Message original-------
 
De : polinfo
Date : 09/29/05 12:46:27
A : 'romain'
Sujet : Annie Lacroix Riz et le Canard Enchainé

 

Cher Canard,

On vous connaît pour la qualité de vos informations, qui vous rend lisible et même agréable à lire par des personnes d’appartenance politique et idéologique très diverse. Tel courant de lecteurs (dont je fais partie) supporte votre antibolchevisme d'origine (qui n’a pas attendu Staline), qu’après tout il connaît – et qui songerait à vous demander de modifier votre anarchisme droitier... Ledit courant est accoutumé à lire vos propos routiniers sur la dictature cubaine et les horreurs coréennes. Mais il vous sait gré d’avoir parfois et même souvent plus de sympathie pour les humbles que pour les puissants. Et il sait qu’il peut compter sur vous pour observer certaines prudences sur les questions liées à la Deuxième Guerre mondiale. Nul ne saurait par ailleurs vous accuser de complaisance pour les persécuteurs de juifs de naguère, à commencer par Papon.

Vous permettrez donc à l’historienne que je suis, spécialiste des relations internationales qui (sur la base de longues années de consultation d’archives) ne partage pas vos vues habituelles sur l’URSS,  et à la petite-fille de déporté assassiné à Auschwitz (lequel eût sans doute apprécié que l’armée rouge pût arriver avant sa saisie pour les marches de la mort) d’exprimer sa stupeur à la lecture d’un article de « P.L. » mettant sur le même plan Eichmann et Staline : le premier remplit les camps d’extermination; nul ne peut (j’y insiste) imputer au second l’extermination des juifs.

Pour l’histoire, que vous prisez grandement, je vous rappelle que ses détracteurs qualifiaient naguère le régime de Staline (et pas seulement de Lénine) de « règne des juifs » ‑ si, si, les officiers de notre État-major général. Vous pourrez lire dans mon livre à paraître dans quelques mois (Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin), un rapport du capitaine Sauzey, retour d’URSS, ricanant en octobre 1936 sur ce  royaume des juifs, document puisé dans la série 7 N 3184, SHAT (Service historique de l'armée de terre de Vincennes), et significatif de l’antisémitisme à couper au couteau régnant au plus haut de notre armée à cette époque (et dont vous avez été souvent, en son temps, l’excellent analyste) : ce texte a le mérite de montrer que ces milieux n’ accablaient pas alors le régime soviétique et son chef pour leur antisémitisme mais pour leur sémitophilie (si je puis dire). Les époques se suivent et ne se ressemblent pas toujours.

Je vous signale enfin que les juifs de la couronne de territoires soustraits à la jeune Russie des Soviets par le Reich puis par les Alliés et leur « cordon sanitaire », juifs fort nombreux (1,5 million), savaient assez qu’il valait mieux vivre avec les bolcheviques qu’avec les Polonais, les Baltes et les Roumains (réalité que les lamentations du jour masquent en martyre des derniers peuples cités). De sorte que ces juifs persécutés de longue date par les antisémites polonais, baltes et roumains, et menacés au surplus d’occupation allemands imminente (si, si, j’ai des sources à votre disposition) accueillirent à bras ouverts (c’est aussi incontestable) les Soviets récupérant à la faveur des circonstances lesdits territoires. Même les plus riches de ces juifs, qui furent lésés par les nationalisations, préféraient perdre leurs biens que la vie – et donc préféraient les Soviétiques aux Allemands. La chose est remarquablement étudiée par un auteur qu’on ne saurait qualifier de « self hating Jew », Dov Levin, The lesser of two evils : Eastern European Jewry under Soviet rule, 1939-1941, The Jewish Publications Society, Philadelphia-Jérusalem, 1995.

Malheureusement pas traduit en français,  cet ouvrage est infiniment plus sérieux que Jan T. Gross, Les voisins. 10 juillet 1941, un massacre de Juifs en Pologne, Fayard, Paris, 2002, qui a eu, lui, les honneurs de la traduction française pour avoir assimilé les pogromistes polonais de 1941 aux... communistes polonais d’après-guerre qui organisèrent des procès contre les premiers. C’est précisément parce qu’il est sérieux et documenté que le premier n’a pas été traduit, subissant le sort de la plupart des travaux de qualité en langue étrangère.

Bref, on ne peut pas, en ce temps d’assimilation sans complexe nazis-communistes, tendance à laquelle vous vous étiez, jusqu'ici, gardé d’ adhérer, et même quand on brocarde tout et n'importe quoi, assimiler Eichmann et Staline. Le Canard enchaîné n'est pas Stéphane Courtois.

 

Nombre de Français incultes ou intoxiqués, de quelque religion que ce soit, agnostiques ou athées, ne le savent pas ou plus. Mais nombre de vieillards le savent (et il y en a sans doute parmi vos lecteurs).  Il est probable que s’il est dans votre personnel des petits-enfants de juifs issus de la région considérée (dont la naissance est en dernière analyse imputable au fait que leurs grands-parents se sont trouvés du bon côté des frontières), ils le savent aussi. Ils ont été sans doute été profondément choqués par cette violation d’un tabou commise par « P.L. » au nom de la défense de la petite-fille de Papon licenciée pour motif familial d’un poste de cabinet. J’espère qu’ ils ont notifié  à « P.L. » leur façon de penser et lui ont administré un sérieux « pan sur le bec ».

Une de mes étudiantes, qui vous a lu aujourd'hui, a été aussi horrifiée que moi.

 

Après Serge Klarsfeld imputant sans rire la semaine dernière sur France-Inter (Le téléphone sonne) le sauvetage des criminels de guerre depuis 1943 par l’Église romaine à son sens de la charité, dans la continuité de son sauvetage des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale (voir mon ouvrage Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, coll. « Références » Histoire, 1996), Le Canard enchaîné assimile Eichmann et Staline... Où va-t-on s’arrêter?

Vous excuserez la citation de deux de mes travaux, qui n’a pour but que de vous montrer que je sais de quoi je parle. Si je suis la seule à vous écrire, c’est que la situation dans notre pays est encore plus grave que je ne le pense.

 

Recevez les meilleures pensées, fort émues cependant, d’une abonnée de plusieurs années et lectrice aussi régulière de très longue date,

 

 

Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine, université Paris 7




20:19 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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