17/10/2005

12/10/2005: Pierre Kroll · Rencontre avec l'impertinent et irrésistible caricaturiste

«A Mise au point, je traque la langue de boisen direct»
Pierre Kroll · Rencontre avec l'impertinent et irrésistible caricaturiste

Pierre Kroll est devenu incontournable dans le paysage médiatique francophone: RTBF, Le Soir, Télémoustique, CinéTéléRevue... Ce n'est ni pour nous déplaire, ni un hasard: il est maître hors normes dans l'art de croquer une situation - à la vitesse de la lumière - de manière si drôle et tellement juste. Gare au politicien qui, lors d'un débat télévisé dominical, se laisse aller à la langue de bois: la minute suivante, un dessin de Kroll lui tombe dessus comme une volée de bois plus vert que ladite langue. Mais comment fait-il?

Marco Van Hees
12-10-2005

Nom: Pierre Kroll
Naissance: en 1958 à Gwaka (Congo)
Domicile: Liège
Famille: une compagne et trois enfants (8, 12 et 17 ans)
Formation: architecture à la Cambre (Bruxelles), licence en sciences de l'environnement à l'Université de Liège.
Profession: dessinateur (professionnel depuis 1985)
Derniers b: Habemus papam et Bruxelles-Hal-Vilvorde (sélection des meilleures planches et cartoons parus dans TéléMoustique, Le Soir, Mise au point, etc.) et Encore un an de plus, petit livre reprenant les textes lus dans la Semaine Infernale sur La Première en radio. Sortie fin octobre.


Kroll ­ oui, c'est son vrai nom ­ est un homme pressé. La preuve lors de notre rencontre. Le Liégeois nous a fixé rendez-vous au Botanique, à Bruxelles, où il doit enregistrer La Semaine infernale, l'émission radio de Jacques Mercier sur la RTBF. Il arrive poursuivi par un stagiaire du Soir qui vient récupérer un dessin qui n'existe pas. Car le quotidien, dont l'édition du lendemain avait d'abord été annulée pour cause de grève générale, va tout de même paraître. Kroll a simplement eu très brièvement au téléphone Luc Delfosse, grand manitou du Soir, qui lui a dit ce qu'il y aurait dans le journal. Comme notre interview se termine trois secondes avant l'émission radio, le dessinateur va devoir réaliser son devoir durant l'enregistrement, alternant avec une déconcertante facilité le maniement de la langue et du crayon. Une langue (et une plume) qu'il n'a d'ailleurs pas moins aiguisée...

Vous êtes né au Congo: quels souvenirs en gardez-vous?

Pierre Kroll. Aucun, j'ai quitté le pays à l'âge de deux ans. Mais le Congo a baigné ma famille. J'en ai donc entendu beaucoup parlé. Mon père était un broussard [qui vit dans la brousse] travaillant pour Unilever. Il n'a jamais eu la mentalité typique du colonisateur. Sur les treize ans passés au Congo, je crois qu'il n'a été qu'un jour à Léopoldville, l'actuelle Kinshasa. Je l'ai toujours entendu dire du mal des colons violents et de l'administration belge. Il n'est pas revenu avec le racisme typique de certains. Il a d'ailleurs cette phrase très forte: «Les Congolais méritaient mieux». Attention, il n'en était pas moins un colon, tout habillé de blanc, avec son short et ses trois boys. Mais, bon, lui ne les fouettait pas.

Il a 81 ans aujourd'hui. J'ai rencontré un Congolais qui me disait «chez vous» en parlant de la province congolaise de l'Equateur, étant lui d'une autre province. Je l'ai mis en contact avec mon père. Ils ont passé une soirée ensemble. Je ne veux pas que mon père parte avec la honte...

Et vous, vous n'êtes jamais retournéau Congo?

Pierre Kroll. Non, mais je ferai le voyage un jour. Peut-être même cette année...

Comment êtes-vous devenu dessinateur professionnel?

Pierre Kroll. En étant d'abord amateur. J'ai toujours dessiné. Dans les marges des cahiers. Plus attiré par les histoires courtes, les cartoons que la BD. C'est un concours de circonstances qui m'a fait devenir professionnel. J'ai fait 22 mois de service civil dans un théâtre de marionnettes Je n'avais pas grand-chose à faire, mais surtout très peu d'argent: 7.500 francs [188 euros] par mois. J'ai commencé à vendre des petits dessins. Attention, je n'ai jamais demandé du boulot dans ma vie. J'ai toujours reçu des propositions. D'abord du Vif. Au début, je mettais quinze jours pour faire un dessin, alors qu'aujourd'hui, j'en fais plusieurs par jour.

La télé a été un tremplin important. Mamine Pirotte a succédé à André François à l'Ecan témoin [RTBF], présentateur apprécié pour son impertinence. Elle a donc imaginé d'ajouter du piment à l'émission en me demandant de faire des dessins en direct, une formule que le journaliste Michel Polac pratiquait sur la télé française.

Vous avez un grand inspirateur ?

Pierre Kroll. J'ai été baigné par les dessinateurs satiriques français. J'ai d'abord découvert le journal Pilote et mon idole d'alors, Gotlib, que j'ai rencontré depuis. Un gars adorable. Puis il y a eu Charlie Hebdo et Hara Kiri. Après Gotlib, plutôt potache, j'ai surtout apprécié Reiser. C'est de lui que me vient ce trait rapide. Je soigne tout de même un peu plus le dessin qu'il ne le faisait, parce que chez nous, si tu dessines trop vite, on estime que tu ne mérites pas ton fric...

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Vous êtes le caricaturiste le plus prolifique et le plus rapide de Belgique

Pierre Kroll. Je travaille toujours dans l'urgence et le stress. J'ai accepté trop de demandes. Attention, parfois je pense à un dessin toute la journée, mais tout en faisant d'autres choses.

Comment faites-vous pour réagir en temps réel à Mise Au Point, le débat dominical de la RTBF? Vous avez un truc?

Pierre Kroll. Il y a juste un petit breefing la veille pour savoir qui sera présent. Mais aucun dessin n'est préparé avant le débat. Je me dis: comment serais-je plus inspiré seul chez moi? Ceci étant, je fais de l'anticipation sur le plateau. J'ai cette capacité de dessiner tout en écoutant ce qui se dit. Comme un cuisinier, j'ai plusieurs poêlons en même temps sur le feu. Par exemple, je dessine un intervenant et je mets le dessin sur le côté pour en commencer un autre. Puis, réagissant à une intervention de cet intervenant, je n'ai plus qu'à ajouter une bulle. Ce qui fait que, parfois, le dessin passe tellement vite à l'écran que les gens se demandent comment je fais.

Qui est le plus facile et le plus difficile à dessiner?

Pierre Kroll. Louis Michel est très facile et amusant à dessiner, d'autant que le physique correspond au caractère, ce style père Ubu. Di Rupo, avec son sourire permanent et son noeud pap, est aussi assez aisé à faire. Verhofstadt n'est pas mon préféré: heureusement qu'il n'a pas été chez le dentiste étant jeune.

Pour ce qui est des difficiles à dessiner, il y a par exemple Picqué. Ou les nouvelles têtes comme Marcourt. Ceci dit, la caricature est aussi question de connivence avec le lecteur. Chirac dessiné par Wolinski est totalement méconnaissable, mais tout le monde sait que c'est lui.

Vous dessinez pour le Setca, la centrale FGTB des employés. Vous ne seriez pas mieux payé en dessinant pour la fédération patronale FEB?

Pierre Kroll. J'ai un défaut, que je crois être une qualité, c'est la fidélité. A ma femme, à mes amis, à mes opinions ­ quoique pour ces dernières, il faut pouvoir parfois en changer. Ca fait des années que j'illustre l'agenda du Setca. L'édition 2006 sort d'ailleurs le mois prochain. Attention, ce n'est pas du militantisme. Mais ce n'est pas la partie de la FGTB que je critiquerais le plus. Je sais aussi que ça m'exclut la CSC.

Ce qui est cocasse, c'est qu'il m'est arrivé de travailler le dimanche pour illustrer des publications du Setca sur la flexibilité. Si je travaillais dans les conditions des articles que j'illustre...

Qu'est-ce qui, dans le discours politique, vous frappe et conduit au dessin?

Pierre Kroll. Je suis conscient d'avoir une relative mission. Je ne dessine que ce qui est amusant, mais je ne privilégie pas le drôle sur le message ­ sauf quelques cas d'humour crétin. Comme caricaturistes, nous avons quelques missions. Comme contourner la langue de bois. C'est assez net dans les débats télévisés de Mise au point. Un responsable MR confiait: «Il y a des entreprises privées qui nous aident.» Mon dessin paru en direct disait: «Des noms!» Ce qui l'a assez gêné.

On ne vous accuse jamais de poujadisme?

Pierre Kroll. Si je devais croire tous ceux qui m'ont reproché de faire le lit de l'extrême droite, je serais soubrette dans les chambres d'hôtel. Je pense au contraire que le dessin réduit le fossé entre le citoyen et le monde politique. J'ai comme constante d'essayer de donner sa justesse à l'événement. Par exemple, je n'ai pas hésité à tirer à boulet rouge sur De Spiegeleer [l'administrateur délégué de la société de logement de Charleroi], ce que j'ai moins fait pour la ministre Arena lors de l'affaire de sa douche. Elle n'a pas piqué dans la caisse, elle. Cela me semblait être plutôt un faux scandale.

Ce qui m'énerve, par contre, ce sont les effets d'annonce. Comme lorsque Arena parle de classes de vingt élèves, alors qu'on n'en trouve pas une dans le cas. Dans la classe de ma fille, ils sont vingt-huit!

Il y a aussi les gens qui changent d'avis. Comme Louis Michel. Certains estiment que mes dessins l'ont servi, comme les Guignols l'auraient fait pour Chirac, mais il n'a pas du tout apprécié mon dessin sur la loi de compétence universelle [lors des pressions des Etats-Unis sur le gouvernement belge, suite à la plainte contre Tommy Franks, chef des opérations US en Irak]. Quelques jours après avoir dit qu'il ne reniait pas un mot de cette loi, il déclarait ne l'avoir jamais soutenue. J'ai dessiné côte à côte le même Louis Michel faisant ces deux déclarations. Il n'était pas content...

Pierre Kroll: «J'ai dessiné côte à côte le même Louis Michel, l'un disant qu'il ne reniait pas un mot de la loi de compétence universelle, l'autre déclarant ne l'avoir jamais soutenue.Il n'a pas apprécié...» (Photo Solidaire, Lotfi Mostefa)

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Et quand vous tournez en dérision le plan Marshall

Pierre Kroll. C'est encore l'effet d'annonce que je critique. Il y a autre chose à ce propos, que je n'ai pas eu l'occasion de dessiner: c'est la vente des parts d'Arcelor par la Région wallonne pour financer le plan. Alors que ces parts viennent de la sueur des ouvriers et qu'on ferme la sidérurgie liégeoise ­ vous savez que je suis liégeois ­ sans rien mettre pour la reconversion ici.

Certains de vos dessins ont été censurés?

Pierre Kroll. Cette année, j'ai fait pour Le Soir un dessin «Les dix objets que vous ne verrez pas à Made in Belgium ». Parmi ces objets, il y avait «L'agenda Tintin de Léon Degrelle». La rédaction m'a demandé de le modifier, non pour des raisons politiques, mais pour éviter un procès avec Nick Rowell, l'époux de la veuve de Hergé.

Souvent quand un dessin est refusé, je suis d'accord avec le refus. Ce qui ne m'empêche pas de le faire, car je suis dans la situation du buteur auquel l'entraîneur demande de marquer, tout en sachant qu'il peut parfois aller trop loin. Exemple: la veille du procès Dutroux, Béatrice Delvaux [rédactrice en chef du Soir] me demande un truc fort. Je fais un Dutroux en érection, excité par la présence de 350 médias. La rédaction du Soir a été divisée en deux camps, les uns pour la publication, les autres contre, parce que ce pouvait être choquant pour les victimes. Il n'est pas paru... sauf dans mon album où je publie tous les dessins refusés.

Vous pratiquez l'autocensure?

Pierre Kroll. Tout le temps. J'ai plein de dessins qui me passent par la tête mais qui sont impubliables. Soit parce qu'ils ne sont pas clairs, soit parce qu'on se trompe de canard. A propos de la naissance du petit dernier de Philippe et Mathilde, j'ai parlé à Luc Delfosse [du Soir] d'un dessin montrant Fabiola qui dirait: «Mais comment font-ils?» Il a trouvé ça comique, mais inadapté pour Le Soir. Je l'ai repris pour La semaine infernale ce soir [ce que nous avons pu constater]. Si ce n'est pas coupé au montage, car cela arrive parfois.

Il y a des dessins ayant suscité des fortes réactions négatives?

Pierre Kroll. J'ai dessiné une pieuvre avec un tas de tentacules et la gueule de Nihoul. Simplement parce qu'il se vantait d'avoir le bras long et qu'il a vraiment une sale gueule. Mais des journalistes de la RTBF me l'ont sévèrement reproché, m'accusant d'alimenter la thèse du grand réseau...

Pierre Kroll devant Gustave Boël

Gauche ou droite ?

Pierre Kroll. Ceux qui me connaissent me classent plutôt à gauche, mais je suis équidistant des quatre partis, PS, MR, Cdh, Ecolo. Je serais plutôt à droite en matière de liberté économique, à gauche pour la vision de société, l'émancipation. En fait, je suis plus anarchiste.

RTL ou RTBF ?

Pierre Kroll. RTBF, incontestablement, même si ma compagne Dominique Demoulin est journaliste à RTL-Tvi [c'est elle qui couvrait le procès Dutroux]. Mais je ne suis pas très télé, plutôt radio.

Tintin ou le Chat de Geluck ?

Pierre Kroll. A tout prendre, Tintin, quoique je n'ai aucun problème avec Geluck, même si on nous oppose parfois dans une sorte de guéguerre Beatles-Rolling Stones. A vrai dire, je n'accroche au dessin ni de l'un, ni de l'autre. J'aime plutôt le trait de Franquin.

Votre décoration de Chevalier de l'Ordre de la couronne ou votre présence dans le top 100 des plus grands Belges?

Pierre Kroll [ricane]. Justement, j'ai préparé une intervention à ce propos pour l'émission de ce soir. Venez écouter. J'ai appris que la ministre Fadila Laanan venait même d'accorder cette décoration à Malvira et Blabla. Elle nous prend pour des marionnettes? Quant à être classé 94e type le plus intéressant, juste devant Gustave Boël, sur des millions de Belges, c'est vraiment ridicule...

Di Rupo ou Louis Michel ?

Pierre Kroll. Difficile. Sur certains points ­ pas tous ­ Michel s'est trompé de parti. Di Rupo, je me demande s'il est d'une intelligence aussi prodigieuse et machiavélique qu'on le dit. Il bénéficie surtout d'une merveilleuse communication. Mais bon, si je dois choisir comme pour des sportifs, je dirais Di Rupo: c'est lui qui gagne.

Le ministre Karel De Gucht ou le roi Léopold II ?

Pierre Kroll. Par élimination, Léopold II. De Gucht est tellement antipathique que je choisirais n'importe qui d'autre. Léopold était certainement une saine crapule, mais il a été un grand chef d'Etat. Comme on peut le dire de Staline ou Napoléon. Et puis, il avait une belle barbe...

 


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21:52 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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