15/10/2005

12/10/2005: En Belgique, les questions sociales ont toujours été tranchées dans la rue

En Belgique, les questions sociales ont toujours été tranchées dans la rue

Le Premier ministre Verhofstadt et l'ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene ont tous les deux déclaré vendredi dernier qu'il ne sert à rien de faire grève. Le gouvernement décide seul, sans tenir compte de l'agitation de la rue, veulent-ils dire. Mais l'expérience prouve juste le contraire.

Peter Mertens
12-10-2005

Vendredi, piquet de grève à Louvain. Verhofstadt et Dehaene assurent que les premiers ministres ne se laissent pas intimider par la rue ni par les grèves. En réalité, toutes les conquêtes sociales sont le résultat de la lutte des travailleurs. (Photo Solidaire, Lusn Van den Heede)

- Cliquez sur la photo pour l'agrandir -


Le soir de la journée de grève, l'émission de TV Terzake1 a donné la parole à l'ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene (CD&V). Dehaene était Premier ministre lors de la grève générale précédente, en 1993. Vendredi soir, il a déclaré: «La grève générale, à l'époque, n'a eu aucune influence sur la décision du gouvernement. Dans notre pays, ce n'est jamais la rue qui décide.»

En disant cela, Dehaene soutient l'intervention de l'actuel Premier ministre, Guy Verhofstadt (VLD), qui, durant la journée de grève de vendredi, est venu raconter dans chaque journal que la grève n'aurait «aucune influence sur les négociations».

Les acquis sociaux, grâce à qui?

La Belgique fête ses 175 ans, mais pas mal d'événements essentiels de l'histoire de ce pays ont manifestement échappé à Dehaene.

Dès 1954, le professeur Jan Dhondt, de l'université de Gand, a réalisé une vaste étude sur «l'influence de la rue» sur la politique. «À l'époque, Jan Dhondt se demandait déjà dans quelle mesure la législation générale et la politique dans notre pays étaient influencées par l'agitation violente en rue. Il rompait avec le mythe prétendant que le Parlement aurait dominé les développements politiques. Dhondt montrait que les changements sociaux et politiques les plus radicaux étaient venus sous la pression de l'opinion publique s'exprimant avec véhémence et non par le biais des élections et du Parlement.» C'est ce qu'a écrit assez récemment le docteur en histoire Gita Deneckere à propos de l'ouvrage du professeur2.

Ce ne sont ni le Parlement ni les ministres qui ont provoqué les changements sociaux radicaux en Belgique. Si les travailleurs peuvent s'organiser, si le droit de grève existe, si les enfants de douze ans ne travaillent plus en usine, si le suffrage universel existe, si nous avons eu la journée des huit heures, ainsi que la semaine des quarante heures, si nous avons des congés annuels, si la sécurité sociale existe, etc., tout cela, nous le devons aux travailleurs eux-mêmes, à leurs syndicats, aux mouvements de lutte et à la mise en place de rapports de forces.

La grève de vendredi a déjà eu assez d'influence avant même d'avoir eu lieu. Brusquement, on a vu toutes sortes de profs libéraux, comme Roger Blanpain de l'université de Louvain, saisir la plume en faveur du «droit au travail» et contre les grèves «illégitimes». L'étoile montante du SP.a, Hans Bonte, a traité les syndicats de «force conservatrice». Le VLD a mijoté une nouvelle proposition de loi contre les grèves. Le Vlaams Belang a ressorti une fois de plus sa propre proposition de loi antigrève.

Les organisations patronales elles aussi se sont serré les coudes. Dans un communiqué de presse commun réunissant la FEB, la VOKA (anciennement VEV) et l'UNIZO, elles ont déclaré : «Le fond du problème, c'est qu'il y a trop peu de plus de 50 ans au travail. Travailler plus longtemps est la meilleure façon, et la plus juste, de pouvoir continuer à assurer la viabilité de la sécurité sociale. () Que résout encore une grève aujourd'hui? Rien! Les entreprises ne peuvent tourner. Les clients sont mécontents. Les non-grévistes ne perçoivent pas de salaire. L'image économique de la Belgique prend une nouvelle gifle3

L'ensemble des organisations patronales et du monde politique, du VLD au Vlaams Belang, en passant par le SP.a, dénigreraient-ils tant une grève si celle-ci n'avait «pas la moindre influence»?

Tous les acquis sociaux ont été obtenus par les travailleurs qui, par leur résistance, ont forcé les patrons à faire des concessions. Telle est l'essence de l'histoire sociale. En son temps, Karl Marx le disait déjà: l'histoire de l'humanité est en fait l'histoire de la lutte des classes. L'historienne gantoise Deneckere le dit un peu moins explicitement: «Bien des historiens sont réticents à rendre justice aux acteurs à qui, en fin de compte, on doit les réformes sociales. Au lieu de reconnaître "la rue" en tant qu'acteur très influent, ce sont les dirigeants qui reçoivent toutes les louanges. Les vagues discours en ce sens dissimulent l'impact fondamental des protestations souvent véhémentes des travailleurs4

Des concessions pour empêcher la poursuite de la lutte

L'historienne Deneckere conclut son étude en ces termes: «La faculté de dérangement des mouvements de protestation peut dépasser tout ce que l'on imagine5

Que la grève générale de vendredi ait eu une grande faculté de dérangement, on a déjà pu s'en rendre compte le jour même dans le communiqué de presse des patrons de la FEB: «La FEB le répète encore: la grève organisée aujourd'hui par la FGTB est illicite et inopportune. Que la FGTB ait quand même persévéré en ce sens lui fait perdre toute crédibilité dans les futures négociations. Le FEB exprime de sévères critiques à l'encontre des méthodes auxquelles recourent les grévistes, comme l'installation de piquets extérieurs devant les portes des entreprises et le blocage complet des sites industriels.»6

Le Premier ministre Verhofstadt peut bien prétendre avec toute son arrogance coutumière que cette grève ne changera rien. Mais, dans l'intervalle, en coulisse de la concertation, ça palabre ferme sur les concessions qui vont être nécessaires si on veut empêcher la poursuite des actions de grève. Verhofstadt et les vice-Premiers Johan Vande Lanotte et Laurette Onkelinx ne savent d'ailleurs que trop bien que le jour où le Premier ministre se pointera au Parlement avec ses décisions ne marquera pas nécessairement la fin de la résistance des travailleurs. Ils se rendent bien compte que le relèvement de l'âge de la prépension à 60 ans et l'introduction de la disponibilité des prépensionnés sur le marché de l'emploi pourraient bien mettre une fois de plus le feu aux poudres. Bien sûr qu'ils y pensent. Car si les protestations de vendredi reçoivent une suite, il ne fait aucun doute qu'ils devront faire des concessions bien plus sérieuses encore.

1 Terzake, vendredi 7 octobre, Canvas (VRT) à 20h · 2 Gita Deneckere, Sire, het volk mort. Sociaal protest in België [1831-1918] (Sire, le peuple gronde. Protestations sociales en Belgique), Anvers/Gand, Hadewijch/Amsab, 1997, p.26 · 3 www.vbo-feb.be · 4 Gita Deneckere, op. cit., p.383-384 · 5 Gita Deneckere, op. cit., p.386 · 6 www.vbo-feb.be


 Envoyez vos réactionsréagirImprimerimprimerEnvoyer par e-mailenvoyer

15:40 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

Les commentaires sont fermés.