04/10/2005

05/10/2005: La réforme frappe la prépension mais aussi les salaires et l'emploi

La réforme frappe la prépension mais aussi les salaires et l'emploi
Jo Cottenier (PTB) à propos du plan gouvernemental Verhofstadt-Onkelinx

Faire travailler les gens plus longtemps. Pour Verhofstadt, c'est une réforme pour les 20-30 ans à venir. Pour beaucoup de syndicalistes, c'est un choix de société à ne pas accepter. Jo Cottenier, auteur de «Le vieillissement. Vivre plus longtemps: catastrophe ou bienfait ?» (Etudes marxistes, été 2005) nous livre chiffres, arguments et réflexions qui dévoilent le dessous des cartes du plan Verhofstadt-Onkelinx.

David Pestieau
05-10-2005

Nom: Cottenier
Prénom: Jo
Age: 58 ans, deux enfants
Parcours: Actif depuis le mouvement de mai 68, Jo Cottenier est un spécialiste des questions socio-économiques. Il a écrit avec Kris Hertogen Le temps travaille pour nous. Militant syndical dans les années 1990 (Ed. EPO). Il est membre de la direction nationale du Parti du Travail de Belgique.


Ceux qui comme vous veulent le maintien des prépensions seraient des conservateurs, disent patrons, éditorialistes et même la présidente du SP.a Caroline Gennez. Alors, conservateur, Jo Cottenier?

Jo Cottenier. La question, c'est conserver quoi, changer quoi? Et surtout au profit de qui?

Mais c'est quand même vrai qu'il faut résoudre le problème du vieillissement?

Jo Cottenier. Le vieillissement est un fait objectif. Mais cela ne veut pas dire que c'est un problème! Cela le deviendrait si c'était impossible à payer. Mais il y a de l'argent

Notre société produit 17 fois plus de biens qu'il y a 100 ans. Chaque année cette production augmente. Il est possible de faire travailler moins de gens tout en maintenant et même en augmentant le niveau de vie des gens. C'est juste une question de répartition correcte des richesses. Le problème, c'est que vous et moi n'avons pas accès aux 30 milliards d'euros de bénéfices réalisés par les entreprises.

Le problème, c'est ce système qui affirme que les vieux sont une charge pour la société, car ils ne sont pas productifs.

Le vieillissement ne servirait alors que de prétexte?

Jo Cottenier. Exactement. Utilisé pour miner les acquis sociaux. Et exécuter des plans patronaux établis de longue date.

Le plan gouvernemental déposé il y a deux semaines reprend les 9 grandes orientations contenues dans le Master Plan, publié il y a un an par la Fédération des Entreprises. Une fédération patronale qui n'est pas préoccupée par les personnes âgées, ni par l'emploi.

A la lecture de leur plan, leurs buts sont clairs: ne pas payer le coût du vieillissement. Et surtout avoir davantage de personnes qui se concurrencent entre elles sur le marché de l'emploi.

Qui se concurrencent?

Jo Cottenier. Ben oui, si on oblige un père à travailler plus longtemps et qu'on chasse son fils du chômage, ils rentreront en compétition pour les mêmes boulots. Et là, le patron pourra payer de plus bas salaires, exiger que vous soyez plus flexibles.

Dans ce cadre, on ne peut pas séparer la réforme prévue des prépensions et la chasse aux chômeurs.

Prenons ce qui se passe en France. Après la réforme des pensions, il y a deux ans, le gouvernement veut faire passer aujourd'hui un projet qui permettrait de garder un travailleur à l'essai pendant deux ans. Il pourrait le licencier quand il veut. Sans raison. Bref, on fait travailler les plus vieux plus longtemps, on coince les jeunes dans l'arbitraire le plus complet. On crée ainsi la jungle sociale. Pas étonnant que ça bouge aussi en France (la grève générale y est prévue le 4 octobre).

En Belgique, l'Onem vient d'annoncer que 10.000 chômeurs ont été sanctionnés l'année passée. Un chiffre en hausse vertigineuse.

Mais certains profitent, non?

Jo Cottenier. Combien? Le problème est qu'il n'y a pas d'emplois pour les jeunes. Regardez les jeunes qui quittent l'école: ils entrent dans la vie, ils veulent tous dans leur immense majorité construire leur avenir. Et bien 15% d'entre eux en Flandre n'ont toujours pas de boulot après un an. 35% en Wallonie, 38% à Bruxelles. Presque 4 jeunes sur 10 de la capitale d'Europe n'ont pas de travail!

Et maintenant, on va ajouter des dizaines de milliers de travailleurs âgés en plus. Quel problème va-t-on résoudre? Ou plutôt lequel va-t-on aggraver? C'est ça la modernité du discours patronal, rejoint aujourd'hui par des personnalités du SP.a comme Hans Bonte et Caroline Gennez, qui parlent du conservatisme des syndicats?

Jo Cottenier est co-auteur de «Le vieillissement. Vivre plus longtemps: catastrophe ou bienfait ?» Vous pouvez commander «Le vieillissement. Vivre plus longtemps: catastrophe ou bienfait?» (Etudes marxistes, été 2005) sur www.ptb.be/shop ou au 02/50 40 112. Prix: 10 euros


Mais s'il y a des travailleurs «moins chers», il y a plus de croissance et plus d'emplois nous dit-on. Comme en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis.

Jo Cottenier. Qu'a-t-on fait dans ces pays? On a détruit la Sécu et mis un maximum de gens en concurrence. Des gens y travaillent même au-delà de 70 ans. On a découpé de bons boulots plein-temps en deux, trois boulots à temps partiel ou intérimaires. Résultat: il y a plus d'emplois mais aussi plus de pauvreté. En 2004, il y a eu 2 millions d'emplois en plus aux Etats-Unis mais aussi 1 million de pauvres en plus. On atteint aujourd'hui le chiffre de 37 millions de pauvres, dont beaucoup travaillent

Un phénomène qui va arriver en Belgique si on laisse faire le gouvernement. Pour les travailleurs âgés, on veut faire dépendre les salaires du rendement plutôt que de l'ancienneté. Donc, on va baisser leurs salaires. On veut les garder «disponibles» sur le marché du travail jusqu'à 60 ans, même les prépensionnés

En Belgique, seulement 3 personnes sur 10 travaillent encore entre 55 et 65 ans C'est le taux le plus bas d'Europe. Est-ce raisonnable?

Jo Cottenier. Pourquoi ne sort-on pas cette autre statistique: chaque travailleur belge produit en moyenne 61.058 euros par an. C'est 10.000 euros de plus que la moyenne européenne. Ça veut dire que le travailleur belge est 20% plus productif. Mais cette haute productivité, il la paie au niveau santé, surcharge de travail et stress.

En partant plus tôt que la moyenne européenne, le travailleur belge récupère de ce côté ce qu'il perd par sa surproductivité. Aujourd'hui, le combat pour le maintien de la prépension, c'est un combat pour qu'on ne lui prenne pas cette petite récupération, cette petite compensation. Celle de partir plus tôt.

Si un jeune vous dit «La prépension, je m'en fous. De toute façon, il n'y aura plus de pension quand j'arriverai à l'âge de la retraite. Alors, autant faire des heures sup, travailler un maximum, acheter une puis deux maisons et assurer ainsi ma pension». Que répondez-vous?

Jo Cottenier. Mais qu'il se fourre le doigt dans l'il. Qui dit fin des prépensions en cas de restructuration, dit aussi que les jeunes passeront plus vite à la trappe en cas de licenciements. Si les travailleurs plus âgés vont grossir le marché du travail, tous les salaires vont baisser suivant le principe de l'offre et de la demande. Les conditions de travail vont encore plus se dégrader. Bref, le jeune n'aura pas facilement sa première maison, encore moins sa deuxième. Et puis, qui dit système collectif de (pré)pension, dit aussi lutte collective pour le défendre. Seul, on peut se faire emporter par le premier contre-coup de la vie.

«Pas touche à notre prépension. Donnez une chance aux jeunes», disaient déjà ces manifestants le 21 décembre 2004.
(Photo Solidaire, Lieven Soete)

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Si les libéraux veulent sabrer dans la Sécu, les socialistes affirment quand même vouloir la financer. N'est-ce pas positif?

Jo Cottenier. Pas vraiment. N'oubliez pas que la note gouvernementale est signée aussi par le PS et le SP.a. Ce refinancement est subordonné à la croissance économique. Pas aux besoins des gens.

Ce refinancement, a annoncé le PS, ne peut pas nuire à la compétitivité des entreprises. Mais, faute de moyens, il laissera 25% des pensionnés dans la pauvreté. Ce refinancement s'annonce largement insuffisant. Mais il y a pire.

Pour ces gens de la rue de la Loi, la sécurité sociale doit en réalité servir le marché. Une des premières choses que dit la note est qu'il ne faut pas trop augmenter les allocations qui pourraient créer des pièges à l'emploi. Pourquoi? Parce que si les allocations ne sont pas assez basses, cela ne pousse pas suffisamment les allocataires sociaux à se présenter sur le marché de l'emploi.

Vous voyez, dans les mesures du gouvernement Verhofstdat-Onkelinx, une dérive vers une société du chacun pour soi. N'est-ce pas un peu exagéré?

Jo Cottenier. Pas du tout. La réforme présentée va détruire les droits collectifs et laisser le travailleur seul face à un système cruel. Prenons les prépensions en cas de restructuration. Elles sont un droit collectif, valable pour tout travailleur âgé de 50, 52 ou 54 ans.

Or que veut imposer le gouvernement? Que chaque travailleur âgé confronté à une restructuration doive aller dans une cellule de reclassement, se faire évaluer individuellement, et soit obligé d'accepter tout boulot, même un temps partiel de 13h par semaine! Seuls ceux qui échappent à ça peuvent espérer avoir une prépension, mais en restant disponible sur le marché de l'emploi.

On voit la même évolution dans la Sécurité sociale. La fonction originale de la Sécu, une assurance collective qui permet de maintenir le niveau de vie des travailleurs en cas de maladie, licenciement, est abandonnée.

La Sécu s'oriente vers un système d'assistance, où tout le monde a un minimum de moyens d'existence. Et si vous voulez plus, vous devez épargner et vous constituer une assurance complémentaire pour l'hôpital, la pension, On parle même de pouvoir épargner via des heures supplémentaires pour avoir plus de jours de congé en fin de carrière!

C'est un tableau apocalyptique. Mais le bonus (125 euros) accordé à ceux qui travaillent jusqu'à 65 ans, c'est quand même bon à prendre, non?

Jo Cottenier. Cette mesure est très perverse. C'est le symbole du chacun pour soi. Car ce bonus, cette carotte, ne peut marcher que si les pensions sont basses et le restent. Or, les pensions belges sont parmi les plus basses d'Europe: l'équivalent de 62% du salaire touché (contre 68% en moyenne dans les pays industrialisés).

Le bonus laisse donc le choix entre arrêter plus tôt, vivre et mourir dans la pauvreté ou continuer à travailler jusqu'à la maladie. Et ceux qui ont déjà les travaux les plus lourds et ne peuvent pas se permettre de continuer à travailler seront pénalisés. Saviez-vous que les ouvriers manuels sont malades en moyenne à 53 ans alors que les cadres ne le deviennent qu'à 71 ans? Alors à qui va profiter le bonus?

Le bonus, c'est une prime aux plus forts, aux moins touchés par le stress, c'est l'exclusion des plus faibles. C'est tout le contraire de la Sécurité sociale originale qui protège tous les travailleurs, les plus faibles en priorité. Cela va dans le sens de tous ceux qui estiment qu'on a donné trop de droits collectifs. Qu'il faut favoriser «l'égalité des chances», qui provoque l'inégalité des droits, comme avec le bonus.

Justement, que dire de ces partis qui ont été longtemps considérés comme le relais politique des syndicats?

Jo Cottenier. Que leurs discours ressemblent toujours davantage à ceux des autres grands partis. Qu'ils deviennent plutôt le relais politique du patronat dans les syndicats! Comme Hans Bonte (SP.a) qui qualifie les syndicats de conservateurs car ils veulent le maintien des prépensions. Ou comme Onkelinx qui affirme que les syndicats peuvent discuter sur les points et les virgules mais que le gouvernement décidera seul s'il le faut, sur base du plan rentré.

Ces partis ne peuvent pas représenter les travailleurs. En France et aux Pays-Bas, une bonne partie des gens s'en sont éloignés en votant contre la Constitution européenne ultra-libérale. En Allemagne, le parti de Schröder a été sanctionné. Une volonté large s'exprime pour trouver une alternative à la logique du capitalisme. Pour remettre les valeurs collectives au centre de la société.

En Belgique aussi un front syndical se crée contre la volonté des grands partis (Vlaams Belang compris) d'imposer un allongement de la carrière.

Le communisme reviendrait-il à la mode?

Jo Cottenier. Certainement. La figure du communiste Che Guevara a de plus en plus de succès chez les jeunes et les travailleurs. Comme symbole de résistance, mais aussi d'une autre société.

Cet autre choix de société s'impose avec force dans notre vie quotidienne. Face au chaos provoqué par la globalisation (fermetures, exploitation), la planification de l'économie en fonction des besoins devient une nécessité. Face aux richesses accumulées, la question de leur répartition s'impose. Face à la question du vieillissement, les gens, leur repos, leur vie doivent passer avant le profit. C'est aussi le combat du PTB.

La petite Belgique pourra-t-elle arrêter des plans «fin de carrière» que d'autres n'ont pu éviter ailleurs en Europe?

Jo Cottenier. La Belgique est très bien placée pour le faire. Elle a un taux de syndicalisation élevé, il y a une grande volonté dans les entreprises de ne pas céder sur la question des prépensions. Nous pouvons aussi tirer des leçons des luttes passées en France, aux Pays-Bas, en Italie, en Autriche, en Allemagne.

Ceci dit, dans d'autres pays européens, des luttes importantes se développent contre certains aspects de la politique anti-sociale de l'Union européenne. La France sera en grève générale le 4 octobre. Quelques jours avant les 7, 10 et 11 octobre ici.

 


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14:04 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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