16/09/2005

14/09/2005: L'usine AGC Fleurus six mois après la fin de la grève

«On a une petite croix derrière notre nom», confie un ancien gréviste
L'usine AGC Fleurus six mois après la fin de la grève

Malgré une lutte exemplaire de 105 jours, la direction d'AGC a fait passer l'essentiel de son plan en mars. Six mois plus tard, c'est la grogne dans le personnel. Y compris parmi ceux qui n'avaient pas participé à la grève jusqu'au bout.

Myriam De Ly
14-09-2005

Signe que la combativité n'a pas déserté Splintex, une délégation de l'usine était à la manifestation de la FGTB contre le pétrole cher, ce 8 septembre à Charleroi. (Photo Solidaire, Walter Sermeus) > Reportage photos Charleroi

- Cliquez sur la photo pour l'agrandir -


Aujourd'hui, la direction de l'usine de vitres pour auto est plus arrogante que jamais. A l'issue d'un bras de fer de 105 jours, elle a appliqué son plan de restructuration. En particulier, le licenciement des 249 travailleurs qui étaient sur sa liste noire. Dès la reprise du travail, privés de leurs camarades licenciés et avec des délégations syndicales décapitées, les travailleurs ont été confrontés à la dure réalité du plan.

La direction a tout bouleversé: elle a changé les ouvriers de postes de travail, elle les a changés de pause, elle a mis ceux de la maintenance à la production, a supprimé le travail du week-end pour boucher les trous dans la production. «Tout cela a entraîné un désordre total du travail, nous explique un ouvrier. On a déplacé des gens qui étaient très qualifiés à leur poste de travail et on les a poussés vers des oubliettes.»

De plus, un nombre important d'ouvriers travaillent désormais à un salaire plus bas. L'accord prévoyait un «rachat de salaire» dans ce cas: une prime unique versée en guise de dédommagement. Basée sur le nombre d'années prestées, elle est substantielle pour les plus anciens, mais sera aussi lourdement taxée. Et bien sûr, elle fixe un bas salaire comme horizon d'avenir.

Même les motifs médicaux sont ignorés

Certains ouvriers ayant participé à la grève se sentent clairement visés. «On a une petite croix derrière notre nom», confie l'un d'eux. Un autre dénonce: «On m'a mis à une place appelée à disparaître...» Autre technique, la direction sépare des grévistes: «Je travaillais avec mon camarade. On nous a séparés, alors que nous faisions du co-voiturage.» Même les motifs médicaux sont ignorés: «J'ai des problèmes à la colonne vertébrale, j'ai demandé de garder mon ancien poste, on me l'a refusé.»

Le harcèlement et la crainte d'un licenciement futur sont tels que plus d'ouvriers que les 249 prévus sont partis avec la prime. Et ceux qui restent sont soumis à une sérieuse surcharge de travail. A la découpe, il faut s'occuper de deux lignes au lieu d'une avant. La direction a même embauché des CDD (contrat à durée déterminée). Et comme prévu, elle a augmenté la sous-traitance. «C'est le foutoir», nous résument les ouvriers. Et un sentiment domine: le dégoût...

«Si ça ne te plait pas,
la porte est là...»

L'entreprise comprend deux usines: verre feuilleté et verre trempé. Cette dernière ressemble de plus en plus à une usine fantôme. Comme prévu, un des fours a été démonté, de même que cinq chaînes de la découpe du verre.

Ce 1er septembre, une nouvelle étape ­ particulièrement contestée ­de la restructuration a été appliquée: l'introduction à l'usine du verre trempé des systèmes à cinq et six pauses. But: augmenter la flexibilité et faire tourner les machines 18 jours en plus par an.

Dans le système à cinq pauses, les ouvriers prestent six jours (deux matins, deux après-midi, deux nuits), puis disposent d'un repos de 4 jours. Avant, certains ouvriers travaillaient le week-end, d'autres la semaine. Désormais, ils n'auront plus par mois qu'un week-end entier, un samedi seul et un dimanche seul. Bonjour la vie de famille. Ils ont aussi de grandes craintes pour leurs congés annuels et l'impact salarial.

Une quinazine de travailleurs de la maintenance (pour commencer) sont soumis au système à six pauses, un cycle de douze jours. Ils travaillent deux matins, deux après-midi et deux nuits. Les six autres jours, ils sont de garde: ils peuvent être appelés n'importe quel jour en début de pause pour faire face à un imprévu et doivent être à l'usine dans les deux heures! La flexibilité à outrance au tarif de dix euros brut par jour de garde.

Autant dire que ça ne plaît pas du tout. Mais dès qu'un ouvrier veut faire valoir ses droits, on lui lance: « Si ça ne te plait pas, la porte est là... » Quant au nouveau règlement de travail, il est basé sur la tolérance zéro. Par exemple pour les retards. Avec une gamme de sanctions à la clé.

Et puis, le personnel s'interroge sur l'avenir. En théorie, l'emploi est garanti jusque fin 2007. Mais que se passera-t-il lors de l'évaluation du secteur trempé en 2006? Un nouveau plan de remodelage? Avec de nouvelles pertes d'emploi? Qui sera dans le prochain wagon?

> Top

Les délégations syndicales ont été décapitées, mais la relève est là

Treize des seize travailleurs protégés FGTB (élus et candidats aux élections sociales) ont été licenciés. De plus, la FGTB a été amputée de tout son noyau de militants. Chaque organisation syndicale ne dispose plus que de deux permanents dans l'usine, contre trois avant. Et face à chaque intervention des délégations, le blocage de la direction est totale.

De plus, plusieurs porte-parole de la grève ont quitté ou vont quitter l'usine: Toni Marzolla (CSC), Pipo Bordenga et Toni Conté (FGTB), Eric Sinonofski (Setca). Car, explique Pipo Bordenga, «dès la première assemblée, j'ai dit que ce plan se ferait sans moi».

A la CSC, une nouvelle équipe de délégués est mise en place. A la FGTB, un appel à candidats a été lancé pour remplacer les syndicalistes manquants. Et on constate que la volonté de lutte est toujours là. «Si je me présente, c'est pour agir contre tout ce qui se passe maintenant», confie un candidat. Un jeune ouvrier explique: «C'est important que nous, qui avons entre 30 et 45 ans, continuions à nous battre pour l'avenir. Nous devons nous impliquer dans la nouvelle équipe, la soutenir.»

Christian Viroux, permanent de la Centrale Générale, précise: «Nous allons réinstaurer une délégation syndicale digne de celle d'avant. 25, 30 candidats veulent prendre la relève. C'est un très bon signe. Cela veut dire que la résistance continue.»

Même si cette résistance ne s'exprime pas ouvertement, chaque gréviste garde dans le coeur la fierté d'avoir mené jusqu'au bout le combat pour l'emploi et contre la fatalité. «Nous avons eu raison de nous battre, nous dit un ouvrier. On le voit maintenant encore plus sur le terrain. Même ceux qui ont travaillé pendant la grève comprennent qu'ils ont été manipulés par la direction. Aujourd'hui, ce sont eux qui rouspètent le plus.» Un de ses camarades ajoute: «Nous n'avons pas réussi à arrêter la direction cette fois-ci, mais nous avons semé des graines pour les luttes à venir...»

> Top


 Envoyez vos réactionsréagirImprimerimprimerEnvoyer par e-mailenvoyer

21:04 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer | | |

Les commentaires sont fermés.